‹ Le Virgile travesti en vers burlesquesChapitre 163 sur 227 · LIVRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DIXIÈME

J 'entend» pat là les porte-lance Ou les lanciers, c'est même chance, Pour aller défendre le port, Et peut-être y gagner la mort; Car on ne va pas à la guerre, A dessein de vieillir sur terre.

Cependant messire JSneas Pour son profit ne dormoit pas, Il avoit la puce à l'oreille, Puisque d'une ardeur sans pareille Il fit mettre en mer ses pontons, Et déballer ses bataillons.

Certains, imitant la grenouille Qui sur les bords de l'eau farfouille, Patrouilloient en gagnant le port, Et tout mouillés venoient à bord.

Les uns s'élançoient sur les sables, Les autres leur jetoient des câbles, Qu'ils accrochoientà leurs vaisseaux, Et se glissoient sans prendre d'eaux.

Là, chaloupe, barque et barquette Plate, bateau, planche et banquette, Tout servit au débarquement, Ce qui se fit en un moment.

Tarcon, connoissant la contrée, Profita seul de la marée.

La fine lame que c'étoit !

Pendant qu'au port on débarquoit, Il fit faire une revirade, Qui servit alors d'estacade, D'où l'on tira sur Rutulois Drus et menus comme des pois.

Cela veut dire à la poignée ; Dont il s'ensuivit la saignée De maints soldats du Laurentin.

Soit que Tarcon eût trop matin A son bord donné la poussée, Ou que quelque maligne ondée, A la requête d'un saumon, L'eût frappé droit vers le poumon, Il s'entr'ouvrit et vit son monde, Au gré des vagues et de l'onde,

Flottant au milieu des débris.

En poussant en l'air de grands cris, Turnus se déconforte et beugle, A peu près tout comme un aveugle Qui vient de perdre son bâton :

Appuyé sur son esponton, Il fait sonner le boute-selle, Fait serrer marmite et gamelle, Abandonner tous les travaux, Tourner tout court vers les vaisseaux ; Et, fier comme un prince d'Orange, Se jette au milieu de la fange, Pour s'opposer par un effort A la descente dans le port.

De son côté, messire Énée Bien commençoit sa matinée.

Le grand Théron ( qui l'auroit cru ?) D'un grand coup de pied dans le eu Fut atterré sur le rivage.

Lycas près de lui faisoit rage, Mais un revers bien appliqué, Et sur son nez des mieux flanque, Le fit suivre son camarade.

Gyas eut pareille accolade, Cyssée a peu près même sort ; L'un étoit grand, l'autre étoit fort, Et donnoient à coups de massue Aux débarquans bonne venue.

yEneas fit un meilleur coup :

D'un trait lancé de bout en bout Il coupa le chemin des vivres, Et mit Pharus dedans ses livres.

Ce Pharus étoit grand parleur, Grand fanfaron, grand vétilleur, Qui s'en faisoit beaucoup accroire; Jugez s'il n'eut pas grand déboire De se voir couper le chifflet Par un si vilain camouflet.

Cydon eût eu même piqûre, Si, par une heureuse aventure, Il n'eût été bien secouru, Par les sept fils d'un lustucru *,

* Ce mot, d'une signification un peu vague, s'employait tantôt pour un quidam, n'importe qui; tantôt pour désigner un sot, un niais. Le terme avait été en grande vogue vers 1660, à ce point que Loret a divisé une des lettres de sa Muse historique (31 janvier 1660) en strophes finissant toutes par : L'euues-tu cru ? et que

Nommé Phorcus, de bon parage.

Ces sept grivois, visant l'image De notre pieux iEneas, De tout massacrer un peu las, Lui lancèrent leur javeline, Dont l'une auroit percé l'échiné, L'autre le cou, l'autre le eu, Malgré sa force et son écu ; Mais madame Vénus sa mère D'une main hardie et légère, Sans paraître là toutefois, Les escamota tous les trois.

Les autres, donnant sur son casque, Ne firent ni frisîjue ni frasque.

Achate chaînai lloit des mieux ; Chamaillant il dit au Pieux :

« Vous commencez bien la journée, Mon très-révérend père Énée.

Ces traits rougis du sang des Grecs Chez Turnus feront des échecs, Servez-vous-en, je vous en prie.

— Achate, je te remercie,»

Lui dit le bon prince Troyen ; Puis, reprenant hardi maintien, Ce ne furent que des ruades, Des coups fourrés, des soufiletades, Des cris affreux ou languissans Poussés par les agonisans.

Tout se mêla ; dans la mêlée On vit briller messire Énée, Lançant un grand dard sur Méon, Lequel perça comme un poinçon Sa cuirasse, aussi sa rondache, Et sa poitrine, dont il crache Son âme avec ruisseaux de sang, Ce qui le mit au même rang De ceux qui vont dans l'autre monde.

Numitor, en qui force abonde, Voulut, d'un coup d'estramaçon, D'iEneas couper un tronçon ; Mais il prit Gaultier pour Garguille,

Lui-même passa par l'étrilla.

Clausus, jeune et vaillant soldat, Qui dans sa tête avoit un rat, Ce que nous appelons folie, A Driope arracha la vie; Son âme, en sortant de son corps, En cromornant prit ses essors, Se dissipant comme en fumée, Dont en trembla toute l'armée; Plus, embrocha trois Thraciens Avec autant d'ismariens, Tous à la fois d'une enfilade.

Dont il fit plus d'une gambade :

Six embrochés de bout en bout Méritoient bien qu'il bût un coup.

Les Arunciens, avec Halaise, Et Messape, par parenthèse, Se battoient en enfans perdus, Traitoient Troyens en choux cabus En faisoient des capilotades, Des saupiquets * , des marmelades Enfin, partout on batailloit, On rognoit, tranchoit et tailloit.

Ici, l'on se tape, et l'on tue; Là, l'on se trémousse et remue, A qui maître demeurera Du champ de bataille, et fera A son concurrent faire gille, Pour entrer en vainqueur en ville

Mais voici bien un autre cas :

Ce jeune blondin de Pallas, Qui des premiers franchit la rade, Non sans quelque estramaçonnade Dardant flèches et javelots, De tous côtés brisant des os, Vit ses rossignols d'Arcadie, Belle et bonne cavalerie, Qui fuyoient devant le Latin Comme un loup devant un mâtin.

Ne pouvant, comme infanterie, Éviter la trigauderie

l'abbé de Pure a intercalé dans la première édition de ses Véritables Prétieuses comédie (même date), le début d'une tragédie intitulée : La Mort de Lusse-tu-cru lapidé par les femmes.

< Mets assaisonné avec du sel et des épices, — toute espèce de sauce de hau goût.

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