LIVRE DIXIÈME
De ce passefin de Turnus, Plus rusé que ne fut Ninus, D'une seule pantalonnade, C'est-à-dire d'une passade, Ou, pour parler correctement, D'il a pas s'élança brusquement, Avec grand péril de sa vie, En traversant troupe ennemie, Tout au milieu de ces fuyards, Criant : « Vous êtes des pendards.
Est-ce ainsi que mon père Évandre Vous apprenoit à vous défendre, Quand, dans son temps, il guerroyoit Et qu'en bataille il vous menoit ?
Allons, allons, prenez courage, Tâchez de vous faire un paa&age Au travers de ce bataillon, Blotti là-bas comme hérisson; Par ce chemin en Arcadie, Notre pays, notre patrie, Nous irons manger des pois verls, Boire de nos vieux vins couverts, Voir un tantinet nos donzelles, Leur apprendre de nos nouvelles, Avec elles batifoler, Pleurer, rire, rossignoler, Les mener à la comédie, Et faire avec elles la vie.
Mais avant, à grands coups de poings, Il faut balafrer ces sagouins, Leur en donner à dos, à ventre, Et les envoyer dans le centre, J'entends dans le Capbarnaûm, Per secula seculorum.
Vous n'avez point d'autre passage Qu'en faisant grand remû-ménage Chez ces malotrus, ces sournois, Chez ces bigots de Rutuloi», A qui vous ferez mettre nappe Sur table, malgré leur Messape Et malgré leurs arrière-bans, Furent-ils tous des Aldermans *. »
Alors Pallas taille-besogne Tranche partout, entaille et rogne,
Fait fort le cheval échappé, Montre qu'il n'est pas éclopé, En se démenant comme quatre, Tant il appelte f de se battre.
Ses gens le suivoient de fort près, Faisant à leur tour des progrès.
Lagus, avec sa valetaille, Accroché dans une broussaille, Fut atteint d'un coup dans le dos Qui lui fracassa bien trois os, Sans compter deux nœuds de l'échiné.
Hysbon, sur bête chevaline, Reçut un coup dans le poumon Qui lui fit mordre le limon, lîélénus perdit la lumière D'un coup qu'il eut dans la visière.
Achémole fut châtié Pour avoir autrefois souillé Le lit de madame sa mère, Dont le front de monsieur son père Fut ombragé, tant qu'il vécut, D'un cimier qui fort lui déplut.
Pallas entroit des mieux en danse, Tuant, portant mauvaise chance.
Un Larys et Tymber, jumeaux, Jeunes, dodus, vaillans et beaux, Ressemblant à l'Amour tout comme, Ce Tymber fut fait gentilhomme ; D'un damas fin le fier Pallas Lui fit voler sa tête à bas, Ce qui fit dire, c'est dommage D'assommer tel homme à son âge; Mais cela ne l'empêcha pas, Pour le coup, de passer le pas.
Larys, pour le venger, se cabre, Et, dans sa main prenant son sabre, Courut au meurtrier soudain, Qui, d'un seul coup tronquant sa main Avec une de ses oreilles, Fit penser de lui des merveilles.
Après la mort de ces jumeaux, Il courut à deux grands chevaux, Traînant une chaise roulante, Ou bien un char, que je ne mente :
1 Officiers municipaux en Angleterre, réglant tout ce qui a trait à la police.
2 Du latin appetere, désirer, briller de...
Rhétée étoit monté dessus/ il se sauvoit avec Ilus, Et s'alloit cacher dans sa tente, Presque à demi mort d'épouvante ; Quand cet intrépide Pallas, D'une main saisissant son bras, Lui fit faire la dégringole, Et lui fit passable rigole, Par où son âmé et son esprit Sortirent, comme il est écrit Dans le journal ou répertoire Qui de ce fait apprend l'histoire.
Tout en fut : les Arcadiens, Les Phrygiens, Étruriens, Donnoient de terribles taloches De leurs épieux et de leurs broches, Et, comme de vrais carabins, Ils mënoient ces pauvres Albins Sans leur parler, sans dire gare ; Après cela sonnoient fanfare, Et recommençoient de nouveau A jouer des mains, du couteau.
Sur cela, notre bon Virgile, Des poètes le plus habile, Fait certaine comparaison N'ayant ni rime ni raison, Que je tairai, ne vous déplaise.
D'autre côté le brave Halaise, Couvert d'écaillés de poisson, Portant en main un saucisson Fait comme une billevesée4, Le jeta comme une fusée Au nez de Phérés et Ladon ; Avecque ce grillant brandon, Il leur grilla grande moustache, Le poil des yeux, de la ganache *, La cuirasse et le gantelet, Le casque avec un beau collet D'un point rebroché dans Venise3; Enfin, la veste et la chemise,
Tout fut brûlé, tout y passa.
Un peu plus loin il redressa ' L'épaule au fameux Démodoque, Et lui fendit en deux sa toque , Toqué de valeur et de prix, Piquée en or sur velours gris, Par sa sœur fort aimable fille, D'un beau plumage et très-gentille.
Pucelle ou non, qu'importe à nous?
Fruit cultivé n'est que plus doux.
Strimon en fut pour la main gauche.
Thoas, qui fièrement chevauche Jeune cheval Andalousin, Entendit sonner le tocsin Sur la ferraille de sa crête :
C'étoit d'un caillou sur la tête Qu'Halaise lui jeta bien fort, Dont il s'ensuivit prompte mort.
Pallas, voyant ce trouble fête, Le prit par la manche et l'arrête, En lui parlant de la façon :
« Un peu trop vite, mon garçon, Vous menez de mon Arcadie La fringante cavalerie.
Il faut, sans faire un grand effort, Que j'apaise votre transport; Vous pourriez d'une pleurésie, Mal aussi grand qu'épilepsie, Gagner, étant en action, La mortelle inflammation. »
Cela dit, ce Pallas farfouille Dans le réservoir à l'andoùille, Aux boudins blancs, aiii boudins noirs Puis dans les ténébreux manoirs Le fait aller, commb en furie, Dire combien de menterié 11 avoit dit étant ici. ■*
Ismaon le suivit aussi, Et comme lui perdit la vie, Pour lui servir de compagnie^
« C'est-à-dire comme une balle enflée ei pleine de vent. C'est de ce prèîni sens, aujourd'hui inusité, que découlé celui que ce mot a habituellement aiijm d'hui. .
« Du menton. Ce terme désignait proprement la mâchoire inférieure du chei et, par extension, un homme d'esprit lourd.
3 Voir sur la vogue, au dix-septième siècle, du point de Venise et des aut points d'Italie, une note de notre édition du Roman comique, ï, p. 3*8.