‹ Le Virgile travesti en vers burlesquesChapitre 165 sur 227 · LIVRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DIXIÈME

Cependant le brave Lausus, Grand général après Turnus, Des Latins le grand patriarche, D'abord fit une contre-marche, En voyant les Italiens Galvaudés1 par Étruriens.

A bout portant d'une escopette Il fit faire triste courbette Au preux Abas qui le bravoit, Et qui déjà le bras levoit Pour lui faire grande saignée Aux quatre ars * avec sa cognée, Arme qui le suivoit toujours, Sans qu'elle pût sauver ses jours.

Je ne sais si c'est raillerie, Mais grande on nous fait la tuerie :

On ne voyoit qu'Arcadiens, Que Rutulois et que Troyens, Mourans ou morts à plate terre.

Les uns juroient contre la guerre, Les autres demandoient du vin ; Prières disoit le Latin, Soit chapelet, soit le rosaire ; L'autre baisoit son scapulaire; Celui-ci demandoit pardon, L'autre demandoit du bonbon.

Pour le rossignol d'Arcadie, Il faisoit triste méloilie.

Le Phrygien, à pleine voix, Demandoit tous ses dieux de bois, Ou dieux Pénates, c'est le même :

Comme je n'ai pas fait carême, Je le dirai de bout en bout, Et cela m'aidera beaucoup.

Enfin, jamais tel tripotage Ne s'étoit vu sur ce rivage :

On bourdonnoit, on se plaignoit, On mugîssoit, on rechignoit; Et cependant, à force égale, Chacun conduisoit sa cabale.

Pallas pressoit, mais vivement; Lausus s'opposoit fortement.

Ils étoient de la même année,

Et je crois de même journée.

Tous deux avoient le teint fort clair, Et se mettoient du meilleur air; Mais, par malheur, leur destinée A ce combat étoit bornée.

Comme ces choses se passoicr.t Et que les Latins commençoient De prendre poudre d'escampette, L'histoire dit qu'une coquette, Princesse au moins sœur de Turnus, Lui vint recommander Lausus, Et le prier avec instance, En lui faisant la révérence, De voler vite à son secours, Car en lui gisoit son retours.

Turnus étoit sur sa charrette, Que traînoit très-maigre squelette ; A force de coups d'aiguillons, Il la fit franchir les sillons, Et, tout suant, fendant la presse, Il arrive, en grande détresse, Éveillé comme émérillon, Au milieu d'un gros bataillon :

« Latins, dit-il, faites retraite, Je veux me battre tête à tête Avec ce jeune fier-à-bras, Ce petit morveux de Pallas, Qui quitte exprès sa Patentée, Et qui, d'une ardeur éventée, Vient ici moudre à mon moulin, Manger mon pain, boire mon vin.

Croyoit-il, quittant l'Arcadie, Ici venir à l'étourdie Jouer du bâton à deux bouts, Nous perdre et nous abîmer tous ?

Va, va, bientôt pour ma dent creuse, Tu vaudras moins qu'une macreuse !

Qu'Évandre n'est-il le témoin Des coups que je te vas, sagouin, Appliquer sans miséricorde 1 »

Après cette forme d'exorde, On vit tracer 5 les Rutulois Et les Latins à cette voix.

* Injuriés, mallraités.

* Membres, — du latin artus.

» Terme de botanique : couler entre deux terres. Le chiendent cl le fraisier

tracent.

Pallas, comme un sot, un grand ase, Parut un moment en extase, Regardant Turnus fixement, Puis lui fit ce beau compliment :

« Pensès-tu que tes incartades Et tes lâches fanfaronnades Intimident un ennemi Qui ne te voit pas à demi, Et qui fait consister sa gloire A te mettre à bas la mâchoire, Môme à te dépouiller lout nu, Comme un pierrot, un malotru ?

Que si le Destin, au contraire, Veut que tu fasses l'inventaire De mes tripes, de mes boyaux, Et que, succombant sous ta faux, Ainsi tu me barres la veine, Je subirai mon sort sans peine; C'est dont Jupin sera garant.

Mais finissons ce différend. »

Cela dit, au champ de bataille Il entra couvert de ferraille.

Le fier Turnus, de son côté, De sa charrette étant sauté, Comme un lion tenant campagne, Que toujours fureur accompagne Quand il voit de loin le taureau, Sur lui, l'épée hors du fourreau, Se jetoit à bride abattue, En gueulant : Au meurtre ( au feu ! tue ! Pallas, au ciel levant les yeux, Fit cette prière à ses dieux :

« 0 toi, victorieux Alcide, Qui sur les conquérans préside, En mémoire de ce festin, Que fit, sur le mont Palatin, Mon père Évandre à ton passage, Faisant joyeux pèlerinage, Où tu mangeas force bonbons, Confitures et macarons, Rôti doré, friand potage, Où tu bus vin de VUermitage, Protège mes premiers exploits, Et conduis mon bras et mes doigts, Pour que mon trait jusqu'à l'empenne Entre dans la vaste bedaine De cet a valeur de pois gris,

Qui voudroit de notre débris Enrichir sa gent Kututoise, Moins brave qu'elle n'est sournoise.» Alcide ces mots écouta, En gémit, même en tremblota, Et, qui pis est, versa des larmes.

Jupin lui dit : « Le sort des armes Est un sort tout des plus douteux; Aujourd'hui l'on peut être heureux Et demain se voir en disgrâce.

Hélas ! en si petit espace, Un homme monte et puis descend :

D'exemples voulez-vous un cent? »

Après cet essai de morale, Jupiter dit : « Je m'en brimbale.

Pallas vise droit à sa fin, Il sera mort demain matin.

D'autres, issus du sang céleste, Y sont restés : j'en ai de reste A vous nommer dans mon loisir, Pour contenter votre désir.

Sou venez- vous des murs de Troie, De Sarpédon qui fit ma joie, Qui ne vivoit que de biscuit ; Il y resta, dont bien m'en cuit.

Turnus même est très-près du terme Où sa rude et brute épiderme Doit être taillée en lambeaux, A coups de hache ou de couteaux.

De chacun, selon sa portée, Enfin la vie est limitée. »

Cependant le brave Pallas, D'un dard grand comme un échalas, Plus pointu que n'est une broche, De toute sa force décoche Un grand coup qui m'auroit fait peu r , Mais qui n'attrapa, par malheur, Turnus qu'au-dessus de l'épaule, Lequel se saisit d'une gaule, On entend bien d'un javelot, Montrant qu'il n'étoit pas manchot.

Eu le lançant, il dit : «Prends garde ! Je vise au baril de moutarde, Avec un durd si pénétrant, Qu'il va l'ouvrir dans ce moment.

Tu n'en feras pas davantage, Enfant gâté qui n'es pas sage. »

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