LIVRE DIXIÈME
Et sur cela lance le d.ird, Qui fit comme un coup de pétard, Étendit Pallas sur la terre :
Or, voilà les fruits de la guerre.
Toute l'armée en retentit, L'Arcadien s'en émeutit, Le llutulois en dansa d'aise, Le Latin en fit un dièse, Pour accompagner son esprit, Qui, sortant, comme on me l'a dit, De son corps par cette rigole, Fit deux ou trois tons de viole, Et cinq ou six de clavecin, • Qui résonnèrent dans son sein Quasi comme la symphonie D'une leçon de Jérémie.
Turnus, étant grand dégoiscur, Sur cette mort fit l'orateur, F.t, d'un ton de railleur à gage, Il mit en œuvre son ramage A peu près de cette façon, Du goguenard prenant le ton :
« Arcadiens, tous gens à pendre, Allez-vous-en trouver Évandre, llendez-lui son cher fils Pallas, Et n'oubliez point les hélas Que vous devez à votre maître, Que je n'ai pas occis en traître.
Rendez-lui son corps. Pour ses biens, Pour le sûr ils seront les miens; Puisque je garde sa goguille, Son nœud de cravate jonquille, Sa cuirasse et son baudrier, Son casque et son gauche étrier, Le droit étant dans la bataille Demeuré dans cette broussaille.
Bref tout le reste je saisis. » Aussitôt pris, aussitôt mis, Ce qui fit dire à son ^rand page :
C'est Arlequin trousse-bagage.
Fo#t chagrin étoit le Troyen, Aussi bien que l'Étrurien, De voir telle fanfaronnade Après une telle algarade; Mais, chut ! bientôt viendra le temps Où l'on abreuvera les champs Du sang de ce rude adversaire,
Du Latin l'ange tutélaire, Le défenseur du Rululois, Et des princes le plus matois.
D'abord la prompte Renommée, A babiller accoutumée, Fut apprendre au bon jEnoas La culbute du beau Pallas.
11 partit comme un coup de fouliT, Pour tâcher d'en aller découdre Avec ce fatal ennemi, Qui le privoit d'un tel ami.
On voyoit couler sur ses armes, En courant, un torrent de larmes Qui ses belles armes rouilloient, Et son rabat blanc lui mouilloient.
Ce qu'il trouva sur son passage Fut mis à mort ou bien en cage, bref, il étoit si furieux, Qu'il fut, mais d'un grand sérieux, Donner du nez contre un gros chêne, D'autres disent contre un grand frêne, Qui l'envoya, du contre-coup, A plus de cinq cents pas debout, Dont il fit très-laide grimace.
Il se rajuste, il se ramasse, Et n'eut qu'un œil au beurre noir, Qui ne l'empêcha pas de voir Assez clair pour se faire route, Et pour causer de la déroute Chez le Rutule et le Latin, Dont il visita l'intestin.
Avec lui point de compérage : Partout il faisoit grand ravage, Foulant ses ennemis aux pieds Et ralliant ses alliés.
11 ne songeoit qu'à la recherche De ce géant, de cette perche, Qui très-fort s'enorgueillissoit, Tandis qu'iEneas gémissoit De la perte du fils d'Évandre, Qu'il ne pouvoit encor comprendre.
One ne se vit en tel détroit En songeant à ce passe-droit, Surtout après une alliance Qui s'en alloit en décadence Après tel bouleversement, Songeant à part au traitement
Qu'il reçut dedans Palantée, Où du mort la sœur tant vantée Lui fit une collation Qui mérite relation :
Elle étoit d'un panier de fraises, Et d'une perdrix dans les braises, D'une compote d'abricots, D'un salmigondis d'haricots, D'une tourte toute friande, Du thé de la façon d'Hollande, Du parmesan, de bonnes noix, Trois instrumens, six belles voix, Dont la délicate harmonie, Mêlée avec la symphonie, Fut, après la collation, Sujet de récréation.
Ce souvenir, qui le chicane, Lui faisoit faire à coups de canne Ce qu'un autre à coups d'espadon, De dard, javelot et brandon, Fait quand il est dans la mêlée.
Là, plus d'une bête épaulée, Plus d'un borgne, plus d'un boiteux, Plus d'un manchot, plus d'un cagneux, Fut fait par le pieux Énée, Qui, dans sa colère effrénée, Cassa sa canne sur le dos, Au détriment de quelques os, De qui tomba dessous sa patte.
Il brisa plus d'une omoplate, Prit les quatre fils de Sulmon Sans filet ni sans hameçon, Seulement par mâle aventure , Et d'Ulfens la progéniture, Consistant en quatre grands fieux, Bien faits, posés, polis, pieux, Qu'il garda pour un saint-office, Ou bien pour fairjr tm sacrifice A la tôle de ses'soldals, Après les assauts, les combats, Voulant saupoudrer de leur cendre Feu son ami, le fils d'Évandre.
Après, la baïonnette en main, 11 fut pour abattre soudain,
Foulant aux pieds droits de nature, L'assommante et triste figure D'un certain poltron de Magus, Qui, de peur de se voir perclus, Vint se jeter aux pieds d'Enée, Lui disant : « De par ta lignée, De par Ascagne, ce mouton, De toi très-digne rejeton, Ne plante pas ta hallebarde Dans mon réservoir à moutarde; Laisse-moi dans ce monde-ci, D'en sortir je n'ai pas souci, N'ayant fait nulle pénitence l'our paroitre avec révérence Devant Minos le clairvoyant, Et Radamanthe l'effrayant, ^'auve le fils, sauve le père, Tu feras plaisir à la mère, Qui perdroit trop à mon trépas.
De tant tuer n'es-tu point las?
Dans une maison magnifique, D'ordre Ionique, ou bien Dorique, Que j'ai dans un certain endroit, Vu je veux te mener tout droit, Sans t'égarer, je te le jure, M sans te faire aucune injure, J'enterrai des talens d'argent, Monnoyés (c'est mon contingent) Avec un demi-cent de vases D'or enrichi par des topazes, Des améthystes, des rubis, Presque tous remplis d'ambre gris.
En outre, j'ai deux cent cinquante Gros, grands lingots, que je ne mente, En métal, en argent, en or, Ce qui compose mon trésor; Je te le donne, foi d'Itale.
Aux dents aurois-tu bien la gakH, Pour refuser si beau présent, Et à ton iule si décent ?
De tes Troyens la belle gloire Ne peut croître par ma victoire ; Un cœur de boue et de limon, Peut-il assurer leur renom?
* On dit proverbialement d'un homme qui mange bien qu'il n'a pas la gale aux dents. C'est donc comme si l'auteur avait mis : serais- tu assez etapét-hé pour?...
Ll VUE DIXIEME.
— Pour qui me prends-tu, misérable?
Lui repartit le vénérable /Gneas, dont tel harangueur Venoit de tripler la fureur.
Crois-tu que j'aurai la faiblesse D'accepter ainsi ta richesse ?
Conserve-la pour tes enfans :
Quand ils seront devenus grands, Ils en feront de bons usages, Si ce sont des enftins bien sages.
Turnus, en assommant Pallas
(En cet endroit, d'un grand hélas î 11 montra le sûr interprète De la douleur la plus parfaite Qu'il sentoit, et même du cas Qu'il fm'soit de son cher Pallas...) Turnus, le brisant comme un v^rre, Rompt toutcommereedansla guerre; Et, puisqu'il la fait sans quartier, Je veux faire même métier.»
Aussitôt, suivant sa bourrasque, D'une main il ôta son casque, Et de l'autre plongea soudain Sa baïonnette dans son sein.
Près de là le grand Émonide, De son métier prêtre invalide De Diane, et du blond Phœbus, Contant sornettes et rébus, Revêtu de sa tavayolle1, De sa mitre et sa banderole, Dans ses habits plus pétillant, Voire même bien plus brillant Que n'est le doigt d'une bourgeoise Portant le saphir, la turquoise, En galopant de rang en rang, Fut étonné de voir son sang S'écouler par une fenêtre, Que lui lit des Troycns le maître, Au travers de son justaucorps, Perçant de part en part son corps.
A ce coup perdant la lumière, 11 ne put voir si par derrière 11 paroissoit un eunemi Qui ne le crût mort qu'à demi :
11 ne vit donc pas que Screste
Vint le dépouiller de sa veste,
Et de tout le brimborion
Qu'il avoit autour du chignon,
Pour en établir un trophée
Au Dieu protecteur de l'armée
D'iEneas et ses étendards ;
Pour couper court, c'estau dieu Mars.
Notre prince échappé de Troie Fit un conte à la Mère l'Oie, Puis prit un peu de brandevin Pour se tenir le cœur serein.
Ensuite, en franc oiseau de proie, Le plus souvent vrai rabat-joie, 11 fondit sur le brave Anxur, D'un vol rapide, mais trop dur, Puisqu'il lui coupa la main gauche, Main utile quand on chevauche, J'entends chevauche un Limousin, Semi-frère d'Andalousin ; Car cette main conduit la bride, Mène le cheval et le guide, En plaine, par monts et par vaux, Et partout où vont les chevaux.
D'Anxur il courut à Cécube, Allongé presque comme un tube, Lequel étoit fils de putain, Si son père étoit ce Vulcain Que Véqus ombragea de sorte, Que tout mortel qui corne porte S'appelle Vulcain parmi nous.
Ce nom me paroît assez doux :
Cocu, cornard, sontmoius sobor.-.v Et sentent moins les métaphores.
Ce Cécube et certain Umbron, Tranchant du maître Aliboron, Croyoient réparer le désordre, Mais ils avoient du fil à tordre, Surtout pour de jeunes narquois, Qui, malgré flèches et carquois, Malgré javelots, javelines, Eurent tous deux dans les tétines Coup de dards assez bien placés, Mais coup sur coup des mieux lancés.
Tarquile, avec grande secousse, Venoit trottant à la recousse,
i Ornement d'église, toile bordée de dentelles, et quelquefois toute de point.
Portant casque comme un turban, Sur ses ergots comme A r ta ban f, Eut au beau milieu de la panse, Long de deux bons pieds d'une lance Que portait le preux iEneas, Et le tout pour venger Pallas ; Tirant sa lance avec furie, Des flancs il lui tira la vie, Qui lit, sortant, le même accord Qu'on fait au moment de la mort.
Tarquite étoit (ils légitime :
Faune l'eut sans faire de crime, Et comme il habitait les bois, On ne le montra point aux doigts.
Ah ! pour le coup je m'équivoque, Ce n'est pas une sûre époque Pour la garde de sou honneur :
Partout femme donne son cœur, Et dans la ville et le village, De cet aimable badinage Le sexe se fait sûrement Un très-sensible amusement.
Donc, en tous lieux le mariage N'est pas exempt de cocuage ; Aussi voit-on peu de maris Qui d'être époux ne soient marris.
Faune eut donc ce fils de Driope, Nymphe potagère et salope, Comme les nymphes d'à présent, Qui, quoiqu'on leur donne présent, Sont toujours fort éguenillées, Malpropres et fort dérangées.
JSueas fut moins narratif Que boucher au superlatif :
Cependant, voyant ce Tarquite, Qui de vivre paroi ssoit quitte, Du pied le poussant rudement, D'une apostrophe seulement H gracieusa son cadavre, Efflanqué, livide et fort havre :
« Puisque j'ai su dans ion poitrail Faire sinistre soupirail, Pour en faire sortir, infâme,
Ton esprit, ta rage, et ton âme, résonnais d'un épouvantail, Dans les sillons pour le bétail, Tu serviras, et de pâture Aux oiseaux de mauvais augure, Tels que corbeaux et cormorans.
IN'est-ce pas se moquer des gens, Insulter le ciel et la terre, Qu'un garde-bois fasse la guerre, Tranche du petit général, Quand on ne lui fait point de mal, Qu'on chasse loin de son domaine, De sa forêt et de sa plaine?
Crois-tu pouvoir tout dans ces lieux, Pour être fils d'un de nos dieux?
Va î double excrément de nature, Tu n'auras point de sépulture, Seras mangé des hannetons, Et peut-être des brochetons, Tout au moins des oiseaux de proies, Des poulets, dindons, et des oies.»
Sur-le-champ il grippa Lycas D'un vilain coup de coutelas, Qui lui fit abreuvoir à mouche, Auprès de l'œil qu'il avoit louche, Dont il perdit raison et sens, Et mourut en grinçant les dents.
Là tout près, bien à sa portée, 11 coupa la tête d'Anthée, Grand architecte d'almanachs, Olibrius à trois carats.
Là, le fils de Volscent, Carmerte, Blond, blanc, be;:u, bon, plaisant, alerte, L'un des plus grands princes Latins Qui fût parmi les Laurentins, Avec Numa faisant frairie, Furent semer la zizanie Dans le royaume de Pluton, Chacun par un coup d'hoquelon, Assaisonné par notre Énée, N'épargnant rien dans sa tournée.
En fin finale avec raison Virgile fait comparaison
* C'est un personnage de la Cléopâtre, roman de la Calprenède, qui, sM n'a pas tout à fait donné naissance au proverbe : « lier comme Artaban, » l'a du moins répandu et popularisé.