LIVRE DIXIÈME
D'iEneas avec Briarée, Qui jadis causa diarrhée, Et fit aller à cloche-pied Le grand Jupin sur son trépied.
Cent bras, cent mains, cinquante bouches, Faisoient d'étranges escarmouche*, Avaloient terribles morceaux, Donnoient d'horribles chinfreniaux1, Car, pour aller chercher lippées, Toujours en l'air cinquante épées, (Au moins la Fable nous le dit, Sans nous annoncer qui le vit, Qui fut témoin de ces merveilles, Et qui lui compta ses oreilles).
Il devoit en avoir un cent, Si de bras il avoit autant.
Ainsi conclut notre Virgile.
;Eneas, pour chasser sa bile, Dans la chaleur de ses combats, Se trouvoit cent mains et cent bras; Si l'on ne le vouloit pas croire, Ni s'en rapporter à l'histoire, Je ne sais plus qu'un seul moyen Pour honorer ce bon Troyen.
S'il étoit là, ma foi, j'en jure, Il le diroit, je vous assure, Et ne nous mentiroit en rien, Car il étoit homme de bien.
Mais voici bien autre denrée !
Je veux parler de l'effarée * Des quatre beaux chevaux du char Que conduisoit cet égrillard Ou cet Adonis de Nymphée, Qu'embarrassa si fort Énée, Qu'ils prirent tous le mors aux dents , Et, de frayeur tous bondissans, Fuyoient, mais fuyoient en arrière, En renversant sur la poussière Leur postillon ou conducteur, Dont il pensa mourir de peur; Mais l'eau de la reine d'Hongrie
Pour le coup lui sauva la vie.
Lucage et son frère Lyger, D'un air dispos, d'un pas léger, Faisoient faire une caracole A deux Danois sortant d'école, Traînant un mauvais tombereau.
Quand ils virent sur le carreau Tomber leur allié Nymphée Qu'alloit éventrer notre Énée, Us coururent à son secours, Croyant interrompre le cours De si sanglante boucherie.
Lyger, en arrivant, s'écrie :
«Quoi! prétends-tu, dis, Jaquemart, Fieffé cagot, vilain cafard, Portant fistule lacrymale, Établir ici ta cabale Malgré nous et malgré nos dents ?
Y croyois-tu trouver les champs De ta ville des mieux brûlée, Et par les Grecs des mieux pillée ?
Dis-moi donc, fendeur de naseaux, Ne cherches-tu point les chevaux De ce fameux roi Diomède ?
Tu tranche ici du Nicomède5, Peut-être un peu mal à propos, Pour ta santé, pour ton repos.
Il faut punir ton insolence, Mettre une borne à l'impudence Avec laquelle, dans ce camp, Tu crois mener tambour battant, Avec tes gueux de rapsodistes, Nos pisse-froid * de Latinistes.
Je dois, par Jupin notre Dieu, Chasser la guerre de ce lieu.
Je veux te saigner sans lancette, Que ce champ serve de palette, Gâter en mille endroits ton co- ps, Mais épargner ton justaucorps Pour m'en illustrer dès Dimanche, Avec une chemise blanche. »
1 Coups sur la tête,— dans le style burlesque.
~ Ce mot est employé ici comme un substantif.
3 Dicton mis à la mode par la pièce de Corneille. On devine aisément qu'il est synonyme de faire le fier.
* G'est-à-dire, soit faible et sans vigueur, soit froid, sans vie, taciturne, mélancolique, de mauvaise humeur.
LE ViROILK TRAVESTI.
Un maitie coup de javelot De ce Lyger fut le ballot, Ce qui troubla si fort Lucage, Qu'il en perdit d'abord l'usage De la voix, même des cinq sens, Fors l'un de ces deux relui sans.
11 en trébucha sur le sable ; Un second javelot l'accable, Dans l'aine il entra brusquement, Et, quoiqu'il n'y fût qu'un moment, Il lit une grande ouverture Par où sortit ce qui nature Anime quand on est vivant.
Ce trou-là, peste ! étoit si grand, Que par là toute sa colère S'en alla dans son hémisphère, Je veux dire dans les enfers, Où Pluton la remit aux fers; Ce que voyant le sage Énce, D'une langue morigénée 11 apostropha ce brutal, Sur un vrai ton sacerdotal.
Lyger tomba dans une ornière, Qui pour lui devint me u trière, D'un cran abaissa son caquet, Lui fit emballer son paquet Pour commencer le grand voyage Ou l'éternel pèlerinage ; Mais, comme il appréhendoit fort Ce qui peut viser à la mort, Les mains jointes, n'ayant point d'armes, On le vit, les deux yeux en larmes, Non pas d'un air amabilis, Mais d'un air lacrymabilis, Faisant une mine piteuse Et montrant une âme peureuse, Demander grâce à son vainqueur, Disant du profond de son cœur :
« Prince sans pair, pieux Enée, Qui, sous planète fortunée, Viens ici l'aire les plats nets Et nous priver de nos bonnets, Par toi-même je te conjure De laisser jouir ma ligure, tans dire mot, à petit bruit,
I)ix ans de mon bonnet de nuit.
Je conjure ta Révérence De vouloir passer sous silence, Que j'ai, de ma rage occupé, Fait fort le cheval échappé. Que feras-tu de ma fressure?
Hélas 1 iEneas, je te jure Qu'elle ne vaut rien à bouillir, Et bien moins encore à rôtir :
Je serois dur comme un coquâtre ', J'aurois moins de suc que de plâtre, Enfin, je paraîtrois plus sec Qu'un Troyen rongé par un Grec.
Pardonne-moi donc cette offense Pour que je fasse pénitence. »
En prenant le ton prévôtal, Et quittant le sacerdotal, jEneas, d'un grand coup d'épée, Lui fit au cœur une croisée Par où son âme, avec la peur, S'en allèrent, non sans douleur, Sur le chemin de la nacelle, En chantant une kyrielle De juremens séditieux Contre les Troyens et les dieux.
Tout ainsi, comme une tempête Aux roseaux fait baisser la tête, Fait concentrer de gros vaisseaux A fond de cale dans les eaux, Cause des villes ruinées, Sait abattre les cheminées, /-rracher arbres, arbrisseaux, Dans la plaine et sur les coteaux, De même le bon sire Énée, A coups de dards ou de cognée, Sur les soldats du Hutulois, Déjà n'ayant force ni voix, >
Exploitoit sans rodomontade Ces maîtres passés eu gambade, ^ Les assommoit à coups de pied, ' De l'un avaloit la moitié, De l'autre écrasoit la cervelle, Là jouoit de la manivelle, Ici du sabre et du couteau, Avec l'épée hors du fourreau;
Demi-coq.