‹ Le Virgile travesti en vers burlesquesChapitre 169 sur 227 · LIVRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DIXIÈME

Qu'il croyait le pleureur à gage, Et qu'il couroit vers le rivage.

Alors, ne se connoissant pas, 11 dit, en poussant un hélas :

« 11 s'enfuit donc, le brave Énéc, Ce larmoyant à la journée, Ce visage d'enterrement Qui fait si bien un compliment?

Me trouves-tu si redoutable, Que tu ne veuilles sur le sable Décider par notre combat Qui couchera dans mon grabat? Veux-tu quitter ta fiancée, Et cette future épousée, Qui t'apporte dans une main Ce qui sur l'humide terrain, Depuis un temps considérable, Te fait errer en misérable ? »

Turnus ainsi complimentoit Celui quVuiieas il croyoit, Ne l'estimant au fond de l'àme Que comme un poltron, un infâme, Qui fuyoit d'en venir aux mains Avec la fleur des spadassins.

Il suit et pousse sa boutade, Si bien qu'il trouve dans la rade, 1 n navire près d'un rocher Sans matelots, ni sans nocher :

C'étoit d'Ozinius le drille, Riche en porteurs de souquonille, Hoi des corsaires Clusiens Venus au secours des Troyens.

Le fantôme du fils d'Anchise, Comme homme en hiver sans chemise, Tput tremblotant fut s'y cacher.

Turnus grimpe et va le chercher :

De la poupe il vole à la proue, Faisant très-pitoyable moue ; Mais, pendant qu'il flairoit en vain, Junon rompt le câble soudain, Qui Taccrochoit sur le rivage ; Puis, rentrant dedans son nuage, Elle abandonne ce vaisseau Au gré des vagues et de l'eau.

D'autre côté messire Énée

Cherchoit, la gueule enfarinée, Le roi Turnus pour le combat.

Chemin faisant, notre béat Donna grands coups de sa lardoirc, Démeubla plus d'une mâchoire, Fêla de têtes plus d'un cent, Sans compter celle de Volseent; Fit une brèche à deux échines, Autant enrhuma de poitrines, Escarmoucha plus d'un Latin, Fit la barbe à plus d'un Albin.

Mais retournons à ce navire, Qu'un vent plus fort que n'est zéphire Conduit par mer sans savoir où; Peut-être est-ce dans le Pérou.

Le fantôme, qu'il m'en souvienne, Avoit assez bien fait la sienne; Mais à quoi bon se cacher tant?

Aussi profita-t-il du vent, Et, se mêlant dans un nuage, A peu près de même plumage, Il quitta casque et morions, Ces fatras, ces brimborions, Qui l'habilloient à la gendarme, Toujours prêt à faire vacarme.

Turnus, errant dans le vaisseau, Cherche sur pont, visite bau\ Va dans la chambre et dans la sa le, Et descend jusqu'à fond de cale Pour chercher le faux iEneas, Qui partout ne se trouva pas.

Pour jurer, Turnus est le maître, Et c'est ce qu'il fit bien paroître, Quand il se vit si loin du port, i Du Phrygien et de son fort, Quand il ne trouva que les armes, La cuirasse, et la cotte d'armes, Le brasselet, le gantelet De l'insolent esprit follet.

« 0 dieux ! dit-il, et vous, déesses, Vous passerez pour des Jean-fesses, Si vous protégez ces pillards, Ces cogne-fétus, ces fuyards, Enfin ces gens à triste mine.

Qu'al-je donc fait qui vous chagrine,

1 liau, ou barrot, solive mise en travers, qui affermit le bordage d'un vaisseau.

Pour m'enlever de mes drapeaux, Et pour devenir mes bourreaux ?

Vous êtes dieux, dieux pitoyables?

Non, ma foi ! vous êtes des diables, Mais diables pires que cafards, Et plus noirs que des Savoyards.

Voyez un peu la belle gloire, De procurer ainsi victoire Aux restes d'un cheval de bois, A des bandits, des Albigeois, A leur général pleure-miche, Plus propre à parer une niche Qu'à venir gober mon gratin, Et m'enlever tout mon fretin.

Où conduisez-vous ma figure, Digne inventeur des turelure, Des brin, bron, brac, des zons, zons, zons, Des laridène et laridons, De tout le long de la rivière, Oh ! qu'il y va gai, ma bergère !

Et des toc mon tambourinet', Que l'on chante sur tabouret, En les vendant au coin des rues ; Vous qui faites marcher les nues, Apollon, le père du jour, Me réserve-t-on pour un four?

Me mêne-t-on en Barbarie, En Macédoine, en Tartarie, Ou dans le signe de Cancer ?

Aon, non, je suis en pleine mer, Éloigné de mes Latinistes, Des Phrygiens les aubergistes.

Vents furieux et vents coulis, Plongez-moi dans le margouillis* De quelque caverne profonde !

Qu'irois-je faire dans le monde ?

Puis-je y paroître avec honneur, Si l'on me croit un roi sans cœur?»

Tandis que Turnus se lamente,

Maudit les dieux et se tourmente,

Qu'il voudroit s'entr'ouvrir le corps I

Pour s'enrôler parmi les morts,

Ce qui seroit un cas pendable.

Et de tout point non graciable,

Ou qu'il doit se jeter en mer,

Pour noyer le chagrin amer,

Et qu'il se dit: « Mais, misérable!

La mer ne fut jamais guéablc !

Là, le poisson est le plus fort,

On n'y peut gagner que la mort ; »

Son navire à force de voiles,

Le vent soufflant bien dans les toiles,

Conduit le clabaudeur Turnus,

Jusque chez son père Daunus,

Dans l'antique ville d'Ardée,

Détruite et fort dégingandée.

Ainsi la déesse Junon

Sut escamoter son mignon,

Et le garantir des secousses

Qu'iEneas eût mis à ses trousses.

A peine arriva-t-elle au ciel,

Qu'elle envoya son arc-en-cicl

Avertir en secret Mézence

Que sur lui rouloit la défense

De l'Itale et du Kutulois,

Qui s'en alloient tout de guingois "'.

Ce Mézence aussitôt détale, Après avoir fermé sa malle, Donné ses bas au ravaudeur, Avoir pris, contre maux de cœur, Un demi-setier d'eau-de-vie, Et se perchant dessus sa pie, Courant au milieu des Troyens, Leur criant: «Vous êtes des chiens, Chiens indignes de ma furie, Qu'il faut mener à la voirie!»

Cela dit, il tourna tout court, Enfrappant partout commeun sourd,

* Refrains de quelques chansons populaires de l'époque, dont plusieurs sont notés dans le Recueil de Maurepas : Robin turelure (kirs notés, II, f. 531); Brin,, bron, broc (id.t 1, 115); zon, zon, zon(ll, 510). Les flon, (Ion, larira don don, y revienne^ à chaque page.

* Pour ordure, lavure d'écuelles, ce qu'on donne ordinairement îiux cochon:.. [Dict. corn, de Leroux.)

s Tout de travers.

Page 1