LIVRE DIXIÈME
Taillant, faisant plus de besogne, Que Galas n'en fit en Bourgogne1, Et que n'en fit le Sarrazin Dans les terres du Limousin.
Un gros bataillon d'Étrurie, Suivi de sa cavalerie, Chantoit déjà laridondon, Croyant gober ce myrmidon; Mais lui, plus ferme qu'une roche, Plus lier qu'un juge de Basoche, Plus fort que ne fut un Samson, Et plus fûté qu'un Brabançon, N'ayant aux pieds que des galoches, Apostrophoit tant de taloches, Que ces braves Étruriens, Ces rossignols Arcadiens, Craignant de mordre la poussière, Faisoient quatre pas en arrière, Et n'en faisoient qu'un en avant.
Hebrus, portant le nez au vent, Du fier Mézence eut par derrière Ce que l'on appelle un ely stère, Assommant pour le pauvre Hebrus.
Autant en eut à jeun Palmus, Qui se sauvoit avec Latage; Ce dernier eut dans le visage, D'une roche un grand coup fourré, Dont son nez fut éclafourré.
Lausus, le seul fils de Mézence, Voyant Palmus en décadence, Fit un tour de maître fripon; Il lui prit plumes de chapon, Qu'il portoit en guise d'aigrelte, Son baudrier, avec sa brette, Sa tabatière, et son réveil, Même un cadran pour le soleil.
Cependant son père Mézence D'Evante tira la substance; Mit à mort le jeune Mimas, Qui se trouva sous son damas, Que Théane, sa bonne mère, Eut d'Amique, soi-disant père, 'À la même heure que Paris Fit faire mille et mille cris
A la défunte reine Hécube, Grande amatrice de jujube, De raisiné, de cotignac, De bon brandevin de Cognac, D'anis de Verdun en Lorraine, Dont on parloit alors à peine. Un Grec, mais un Grec de renom, j Grand hallebardier, c'est Acron, | Au bout d'une large chaussée, j Faisoitune ample fricassée J D'itales et de Laurentins, ; tt des alliés des Latins, ! ^ur son casque fait à Mélinde j Flottoit panache de coq-d'Jnd<\ j De couleur d'or et d'incarnat, ! Éblouissant par son éclat.
Une écharpe de filoselle, Que lui donna jeune donzelle, Dont il avoit conclu marché, Et dont il éloit entiché, Lui servoit alors de ceinture, Ce qui rehaussoit sa figure :
Elle étoit d'un beau gris de lin, Pour témoigner amour sans lin.
Sans s'attacher à la cadence, Acron des mieux menoit la danse, Quand Mézence, en tigre affamé, Là se trouvant à point nommé, A coups de dague défigure Le Grec Acron et sa parure, Qui, mourant, un portrait baisa, Sur son écharpe larmoya, Écrivit lettre à sa future, Lui mandant sa déconfiture, Regrettant d'avoir peu vécu, tt de ne pas mourir cocu De sa façon, car, pour une autre, 11 n'eût pas dit tel patenôtre, L'aimaut du meilleur de son cœur; Chose rare que telle ardeur l
Ce Mézence étoit incommode, Témoin certain fuyard Orode Qu'il courut comme on court un faon.
Et le fit baigner dans son sang,
1 Matthieu Galas, célèbre général des troupes de l'Empereur (1582-1G47), voulut s'emparer de la Bourgogne en 1656, mais fut battu à Saint-Jean de Losne.
Bain qui n'est pas, pour l'ordinaire, Fort utile et fort salutaire.
Dès que son âme eut déniché Sur son corps Mézence juché, Comme un vendeur de mithridate ', Pour se désopiler la rate :
« Amis, dit-il, Orode est mort, Lui que l'on estimoit si fort Parmi la nation Troyenne.
Déjà la région moyenne A vu galoper son esprit... »
Là, le soldat l'interrompit, Sur-le-champ fit un feu de joie, En mangea salade d'anehoie, But pinte de bon vin d'Àrbois, Et mit en œuvre les hautbois.
Après un tour de sarabande, Chacun au combat se débande.
Cédique égorge Alcathius, Jiapon tronque Parthénius, Le riche Hydaspe en a dans l'aile, Par îSocrator trouble-cervelle.
Agis, arrivant quant et quant, Par Valéte le suffoquant Eut, dans la veine jugulaire, Un coup qui le fit sans suaire Déloger de ce camp sans bruit, Pour tomber dans l'affreuse nuit Qui se trouve au bout de la vie.
Salius assomme Atronie, Mais par Néalce, Salius Fut d'abord des cinq sens perclus.
Enfin Messape, homme colère, Fut fouiller dans le mésentère D'Éricate, grand bandoulier, Bon soldat et bon pistolier.
De même finit sa carrière Et fut exempt d'entrer en bière t Clonie, adroit sur un cheval, Du reste très-grand animal.
Ma foi, si la barbe n'en sue, Dit Maron, de telle revue, Comment, morbleu ! se souvenir
De ceux qu'on entendit honnirf Jurer, bisquer, pleurer, maudire?
L'esprit humain n'y peut sulfir;'.
Jamais combat ne fut si long, Si Ton s'en rapporte à Junon, Et même à Vénus, sa rivale.
Toutes deux suivoient leur cabale, L'encourageoient incognito, A chaque pas disoient : Presto, Relevoient l'un,redressoient l'autre, Pour tous disoient la patenôtre , Mais voyoient fort à contre-cœur Tant de sang et tant de rumeur.
Junon si fort s'en formalise, Qu'elle en pissa dans sa chemise, Puis compissa son tapabor De velours bleu galonné d'or.
Vénus, qui ne fut jamais buse, Fut se masquer en cornemuse, Pour Junon mieux dépayser, Puis après fut cornemuser A l'oreille de son Enée, En lui lâchant une halenée Le civette et d'un ambre gris Inventé par le beau Paris, Avec art et non pas sans peine, Dont il se servit pour Hélène, La première nuit qu'il coucha Avec elle et qu'il l'approcha.
« Veux-tu laisser faire Mézence, Qui rogne ta Troyenne engeance?
Dit-elle avec une action Qui méritoit attention.
Dans ces sillons il se promène, Se servant de sa grande alêne Aussi fièrement qu'Orion, Qui ne lut rien moins qu'embryon, Puisqu'il sut se faire passage, Tant il étoit grand de corsage, A travers les flots de la mer :
il eût servi de belvéder Ou de beffroi, c'est chose sûre, Tant grande étoit son encolure.
* Comme un charlatan, comme un vendeur de ce prétendu antidote, qu'on appelait mithridate, du nom de ce fameux roi du Pont qui, suivant Lliistoire, avnit trouvé le moyen de se rendre invulnérable au poison.