LIVRE PREMIER
Et les affaires non plaidées Sans avocats étoient vidées.
Quand quelqu'un étoit convaincu, On lui donnoit du pied au eu ; Si c' étoit pour de grandes fautes On lui faisoit briser les côtes :
Enfin, chacun étoit traité Ainsi qu'il l'avoit mérité.
Elle ne fut pas moins habile A la police de la ville, En chassa tous les berlandiers, Mit taxe sur les usuriers, Ordonna que les maquerelles, Filous, putains laides et belles, Et tous les chanteurs de chansons Servissent d'aides à maçons.
La justice distributive, Par cette reine fugitive S'exerçoit ainsi sagement.
iEneas, à chaque moment, D'Achate disoit à l'oreille :
« Cette reine est une merveille. »
Achate,. enchérissant dessus, Disoit: «Elle en est trois, et plus ! » Quand avec foule et rumeur grande Entra dans le temple une bande, Dont ceux qui marchaient les premiers Étoient faits comme prisonniers.
jEneas cria : « Maie peste!
C'est Cléante, Antée et Sergeste, Et les principaux de mes gens Que je vois entre des sergents. »
C'étoient eux, qu'il ne vous déplaise, Qui n'étoient pas trop à leur aise.
Énée en est tout stupéfait, Avecque raison en effet.
Achate en perd quasi l'haleine, Et l'un et l'autre bien en peine De savoir qui les mettoit là.
Cependant, on cria : « Holà! »
Nos deux messieurs, sans le nuage
Qui les retenoit comme en cage, Eussent sans doute étourdiment Été faire leur compliment :
Ils eussent fait une folie.
La reine dit: « Qu'on les délie 1 »
Aussitôt on les délia, Un chacun d'eux s'humilia, Et fit révérence profonde Qui contenta fort tout le monde.
Nos deux invisibles messieurs Se coulent à travers plusieurs Qui ne peuvent voir qui les touche, Afin d'entendre de la bouche De leurs amis ce qu'ils diroient, Le traitement qu'ils recevroient, Où leur flotte étoit arrivée, Comment elle s'étoit sauvée, S'il en restoit beaucoup ou peu, Comment, à quelle heure, en quel lieu, Ils avoient pu gagner la terre, S'ils seroient prisonniers de guerre, Ou bien, comme des malfaisans, Mis aux galères pour dix ans.
Audience leur fut donnée, Et l'éloquent Ilionée De ses manottes déchargé, Après avoir un peu songé, Dit ces paroles, ce me semble :
« 0 reine! à cause que je tremble, Je ne dirai peut-être rien Qui ne vous scandalise bien.
Commandez qu'on me donne à boire, Et je vous conterai l'histoire Des gens les plus infortunés Qui soient en ce bas monde nés. »
Aussitôt une pinte entière De très-rafraîchissante bière Lui fut mise en un gobelet.
Le drôle le vida tout net ; La dose fut réitérée, Et, sa gorge désaltérée,
tions démesurées, si bien que, lors de l'incendie du Palais, en 1618, le facétieux Saint-Amant put dire, en un double calembour que tout le monde comprit :
Dame Justice,
Pour avoir mangé trop d'épice, Se mit tout le palais en feu.
Il dit d'un fort beau ton de voix Ces belles paroles de choix :
« 0 reine ! à qui Jupiter donne Le pouvoir de porter couronne Sur un peuple vaillant et lier, Et le bonheur d'édifier Une ville avec citadelle Qui sans doute sera fort belle, Mais où Von vit fort chèrement (J'en puis parler pertinemment :
Il m'a coûté dix richedales * Pour avoir eu serviettes sales, Et nappe plus sale deux fois, Mangé deux centaines de noix, Et la moitié d'un vieil fromage ; Je n'en dirai pas davantage, Car on n'ajoute guère foi A des étrangers comme moi).
Or, pour revenir à mon conte, Puisqu'il faut donc vous rendre compte De nos noms et de nos surnoms, Et du pays d'où nous venons, Mon nom est Marc Ilionée, Grand chambellan du sieur Enée.
Nous sommes les pauvres Troyens, Par les Grecs privés de nos biens; Un très-impertinent orage Nous a poussés en ce rivage.
A peine échappons-nous des eaux, Que vos sujets de nos vaisseaux Ont voulu faire une grillade ; Je ne sais si c'est par bravade, A tout le moins je sais fort bien Que cette action ne vaut rien :
Cela passe la raillerie; Empêchez-les-en, je vous prie.
Bon, si chez votre nation Avec mauvaise intention Nous étions venus mouiller l'ancre:
Nous serions noirs comme de l'encre, Si nous étions ici venus,
Armés nu dos et glaives nus, Fouiller vos greniers et vos caves, De vos gens faire des esclaves, Forcer femmes, ravir enfans, Enlever tous vos éléphans, Faire la guerre à toute outrance ; Puis, sans faire la révérence Et le moindre reinercîment, Gagner nos vaisseaux vilement.
Une entreprise si hardie Mériteroit bien l'incendie, El, nous ayant tous assommés, Vos gens n'en seroient pas blâmés.
Mais, au triste état où nous sommes, Pauvres et misérables hommes, Vaincus par les Grecs assassins, Nous n'avons pas de tels desseins :
Loin de faire telle incartade, Nous vous demandons la passade; Si vous nous la voulez donner, Dieu vous en veuille guerdonner 2.
Nous ne voulons, grande princesse, Maintenant qu'amour et simplesse; Le reste dépendra de vous.
Ne vous contraignez pas pour nous, Et gardez-vous bien de nous faire Une aumône non volontaire ; Vous seriez sotte en cramoisi 3, Si vous nous la donniez ainsi.
Les Grecs appellent Hespérie Une terre du ciel chérie; Les gens y sont mauvais garçons, Et les champs en toutes façons Donnent à ceux qui les cultivent Tous les biens dont les hommes vivent; Ce pays, aux temps anciens, Fut celui des Énotriens; Depuis, cette terre jolie D'Italus s'appelle Italie.
S'il faut vous franchement parler, C'est là que nous pensions aller,
* Monnaie d'Allemagne très-répandue, de la valeur de trois livres.
- Récompenser.
3 G'est-à-dire tout à fait, au suprême degré- Cette expression, qu'on ne joignait amais qu'à un mot de mépris ou d'injure, resta longtemps fort à la mode; Scarron l'a employée plusieurs fois.
Quand Orion porte-tempête,
Un astre sujet à sa tète,
ÏN'ous a pris en aversion
Sans en avoir occasion;
Nous a, par un vent de galernc,
Secoués comme gens qu'on berne,
Et dans de grands vilains rochers
A bien fait jurer nos nochers.
Nos navires sont dispersées1,
L'es quinze ou seize ramassées,
Qui viennent ici d'aborder,
Où Dieu les veuille bien garder,
Ne sont que la moindre partie
De la flotte bien assortie
D'armes et de provisions,
Que, lorsque les Grecs champions
Nous prirent tous à la pipée,
Nous avons en hâte équipée.
Qu'ils savoient bien ce qu'ils faisoient,
Les vents, alors qu'ils nous poussoienl
Vers ces infortunés rivages!
Ils nousportoient vers les sauvages ;
Nous secondâmes leurs efforts,
Et gagnâmes enfin ces bords.
Voyant votre nouvelle ville,
Nous crûmes tous voir un asile;
Mais quelle inhospitalité,
Quelle rage ou brutalité
Règne en cette maudite terre!
Quel malheureux esprit de guerre
Possède celui de vos gens !
Rs sont pires que des sergens2.
Au sortir de ce grand orage
Nous nous contentions du rivage
De peur de vous importuner,
Afin de nous démariner,
Remplir d'eau nouvelle nos pipes3,
Et sécher au soleil nos nippes;
Ils nous ont donné mille coups, Tiré flèches, jeté cailloux, Nous ont bafoués, fait la nique, Nous ont dit en langue punique Une injure qui fait rougir.
Est-ce là comme il faut agir?
Si votre nation trop vaine Ne craint poi nt la puissance humaine , Et, se fiant trop en ses mains, Méprise les autres humains, Qu'elle craigne les dieux célestes, Et les tonnerres et les pestes, Dont sur les mauvais garnements Ils exercent leurs châtiments ; Qu'elle songe à la récompense Que souvent, quand moins on y pense, Ils donnent aux cœurs généreux Qui soulagent les malheureux.
Nous sommes serviteurs d'un maître Aussi vaillant que l'on puisse être, Un vrai dieu Mars en bataillant, Mais aussi juste que vaillant, De plus, aussi pieux que juste, Laborieux, adroit, robuste.
Si les destins en ont eu soin, Soit qu'il soit près, soit qu'il soit loin, Si quelque saumon ou barbue N'en a point fait une repue, Nous n'avons point à redouter, Ni vous, grande reine, à douter Que de toute notre dépense Vous n'ayez bonne récompense :
C'est un homme qui paye bien, Et qui n'escroque jamais rien.
Sans nous vanter, en la Sicile Nous avons un fort bon asile; Acestes est notre parent, Qui n'est point homme indifférent,
' Navire était alors indifféremment du masculin ou du féminin ■ « S'est présent é un novice en poésie, requérant qu'il plaise à la compagnie desclarer quel genre sont les mois navire et affaires. La compagnie surseoit à opiner sur sa requeste jusqu'à l'arrivée du sieur Jîacan. » (Var. hist. et lilt. d'Kd. Fournier, I, 153.) Navire est toujours au féminin dans Kacan, et, en 1666, Ménage constatait que ce mot élyit encore des deux genres, surtout en vers.
* Officiers subalternes de la justice, qui correspondaient à peu prés à l'huissier d'aujourd'hui. '
3 Vaisseaux de terre.
Et qui prend part en nos affaires ; Ennemi de nos adversaires, Lion de colère embrasé, Mais mouton, étant apaisé, Et qui saura de quelle sorte Votre peuple envers nous se porte.
Faites-nous donc faire chez vous Un traitement qui soit plus doux.
Nos vaisseaux, blessés jusqu'aux quilles, Ont besoin de clous et chevilles, De planches de bois, de chevrons, Ont perdu tous leurs avirons, Leur grand mât, leurs longues antennes; De grands pins vos forêts sont pleines, Soit pour de l'argent, ou par don, Mettez-nous-les à l'abandon.
Si Sa Majesté qui m'écoute Nous laisse suivre notre route, Et, sans qu'on nous demande rien, Comme elle est très-femme de bien, Nous donneaussi le temps d'attendre Jusqu'à tant que se puisse rendre En ce même pays ici, Énée et les autres aussi, Qui sur les ondes de Neptune Comme nous ont couru fortune, Ou si de notre roi perdu Le corps, vainement attendu, Est mangé de quelque baleine, Et de son fils l'attente est vaine, Pour le moins qu'il nous soit permis, Au lieu de ce pays promis, D'aller chercher un autre asile Chez Acestes dans la Sicile, Si tout ce qu'a dit le destin De ce plaisant pays latin N'est rien qu'une billevesée, Dont on nous a l'âme abusée, Un vrai conte à dormir debout, Une chimère, et puis c'est tout, Une franche imposture, en somme, Dontun Dieu qui ment comme un homme (Sauf son honneur, c'est Jupiter,)
A voulu nos malheurs flatter. »
Ainsi finit Ilionée, Dont louange lui fut donnée Par quelques-uns des Tyrîens ; Car, pour dire vrai, les Troycns Eurent la cervelle étourdie D'une harangue si hardie, Ils s'en mirent à bourdonner, Quand la reine, sans s'étonner, D'avoir une réponse à faire, Ouvrit la bouche et les fit taire.
Voici tout, à ce qu'on me dit, Ce qui de sa bouche sortit Après avoir, tête penchée, Un peu sa harangue ébauchée :
« Bonnes gens, n'ayez point de peur, Je vous jure par mon honneur, Et ce n'est pas peu, quand j'y jure, Qu'on ne vous fera nulle injure.
Une affaire longue à conter Me force de faire arrêter Ceux qu'on trouve portant rapières, Aux environs de nos frontières.
En ce pays nouveaux venus, Nous avons peur des inconnus ; Le moindre vaisseau dans la plage Nous donne aussitôt de l'ombrage, Sans cela, vous n'auriez de nous Reçu la moitié tant de coups.
Je m'offrirois de les reprendre, Si tant de coups se pouvoient rendre, Sans qu'aucun, de votre côté, En demeurât épousseté.
Je voudrois, pour vous satisfaire, Que cette chose se pût faire, Pouvoir révoquer le passé; Mais puisqu'aucun n'est trépassé, Pour les épaules maltraitées Emplâtres seront apprêtées, Et vous aurez chacun un plat D'un très-souverain oxicrat1.
Je ne plaindrai point la dépense Pour vous faire oublier l'offense;
* Lotion qu'on prépare avec une cuillerée de vinaigre mêlée dans cinq ou six fois autant d'eau. Peut-être n'est-ce pas ici le lieu de dire que ce mot vient du grec, et encore moins d'en donner l'étymologie.