LIVRE ONZIÈME
Inventorions à présent En quoi consiste le présent :
Primo, l'œil du grand Polyphonie, La quenouille et le diadème De la reine Sérairamis, La houlette du beau Paris; Plus, un très-beau chapeau de paille, Avec une cotte de maille, Un ceinturon piqué d'argent, De javelots un demi-ceut.
Un grand bassin, une seringue, Un jeu complet de taupe et tingue ', De Didon le pot à pisser, Avec un bon maître à danser, Un cheval natif de Sardagne.
Six bâtons de cire d'Espagne, Une pagode, deux Chinois, Deux ou trois grands barils d'anchois , Deux autres de bonnes olives, Une femme pour les lessives, De la farine pour six mois, Et douze bons joueurs d'hautbois ; Un grand tableau de Michel-Ange, Qui rcprésentoit un mélange De toute sorte d'animaux, Habitant la terre ou les eaux; Somme totale, une chemise De très-belle toile de Frise, Six bonnets de nuit, six mouchoirs, Une trousse avec six rasoirs, Un cabaret, sa cafetière, Enfin une très-belle aiguière, Le tout rangé, bien emballé, Et par emballeur cordelé.
jEneas, suant de détresse, Ces mots entrecoupés adresse A son ami le feu Pallas :
« Hélas î jeune gueirier, hélas !
J'ai, je te jure, un grand déboire, De te voir passer l'onde noire; Mais j'en aurois de bien plus grands,
Si je me trouvois des partans, Car j'ai peine à quitter Ja vie, Que je sais ma meilleure amie.
Nous allons, dans d'autres malheurs, Chercher d'autres sujets de pleurs.
Adieu ! puisse le chien Cerbère Devenir pour toi meins sévère !
Embrasse tous nos bons Troyens, Qui sont là-bas dans les liens; Surtout dis à mon défunt père Que j'ai soin du fils de ma mère, Et qu'il ne lui manquera rien, Tant que je me porterai bien.
Enfin pour le remettre en joie, Dis-lui que je relève Troie. »
A peine eut-il dit ces trois mot?, Qu'on vit voler des javelots, Tirer de la mousqueterie, Recommencer la boucherie, Assaillir, comme auparavant, Son fort aussi bien que son camp ; Ce qui le fit enfin résoudre De brûler aussi de la poudre, Et de se joindre à ses soldats, Pour les préparer aux combats.
Dans ce temps, fameuse ambassad.* Vint lui présenter l'accolade De la part du roi des Latins, Disons plutôt des passe-fins, Plus fins qu'échappés de Gascogne, Même que niais de Sologne*:
Cette ambassade vint au fort.
Montrant, par un ardent transport , La paix peinte sur les visages Des députés moins que sauvages.
Ils portaient des chardons bénis ; Parbleu ! c'étoient des malappris, Des gens qui n'a voient point de crâne ! Est-ce quVEneas est un âne, Pour lui présenter des chardons?
Voyez un peu ces Mirmidons !
♦ Je ne sais s'il y avait un jeu qui portât réellement ce nom ; mais la locution tope et tingue (des verbes : je tope et je tingue, c'est-à-dire je tiens) était fort usitée dans divers jeux. (Voir Diciionn- de Trévoux, à ces mots.)
3 On appelait niais de Sologne le faux bonhomme qui faisait l'ingénu pour attirer les gens, qui se trompait à son profit : « Quel niais de Sologne! tu te trompes à ton profit. » (Comédie des Proverbes, II, s.)
LÉ VIRGILE TBAVESTI.
Une branche d'olive, passe, Quand l'ambassade exige grâce !
Juste elle étoit dedans le cas :
Peut-être n'y songeoient-ils pas.
La grâce étoit de leur permettre De f ire des trous, et d'y mettre Tout ce qu'on trouveroit de corps:
Us vouloient enterrer les morts; Bon cela, c'est comme il faut dire.
Eu outre, ils prioient de souscrire Le Troyen que, par sa bonté, Aucun acte d'hostilité Ne fût fait pendant cette guerre, A ceux qu'ils alloient mettre enterre, Comme aux vivants faits prisonniers, Soit soldats, dragons, cavaliers.
Lui qui les appeloit ses frères, Ses hôtes, môme ses beaux-pères :
« Allez, je vous jure ma foi, Que vous serez contens de moi, Dit iEneas, je suis bon diable, Fort doux, caressant, pitoyable, Je mets le passé sous ies pieds ; Mais soyez tous mes alliés.
Qu'avoit à faire l'Italie, D'aller donner dans la folie Du plus grand poltron des humains, Qui, craignant d'en venir aux mains, Et de trouver mauvaise chance, Dédaigne de iompre une lance?
Je veux parler de ce Turnus, Qui croit avec ocus-bocus1, En faisant tourner sa baguette, Me faire faire une courbette. Parbleu ! c'est pour ce pantalon8, Ce visage, ce violon, Que Jupin garde la victoire!
Vous le verrez, oh ! vraiment voire !
Vous le verrez donc bien toujours !
Quand votre roi pour son secours Armeroit toute l'Italie, Comme lui-même le publie, Il ne prendra jamais qu'un rat5 Et ne sera jamais qu'un fat.
Si chez vous j'ai porté la guerre, Si j'ai désolé cette terre, C'est par l'ordre du dieu Jupin, Qui n'estrien moins qu'un Turlupin, Qui, quand il a dans sa caboche De faire marcher comme un coche Une grande maison sur l'eau, Tout obéit à son cerveau, Et la maison, et la rivière, L'un portant l'autre, lui défère ; Qui d'un si peut faire du ciel, S'il le veut, une ruche «à miel, De cette terre une raquette, D'une vestale une soubrette ; Enfin qui peut, en cet instant, De vous faire un moulin à vent, De vos épouses des Harpies, Et de vos filles des toupies.»
L'ambassade, après ce discours, Qu'elle ne prit pas à rebours, N'eut pas un petit mot à dire ; Chacun le regarde et le mire, Tant il parut plein d'onction Lt leur fit satisfaction.
Le chef enfin de l'ambassade, Qui n'étoit pas le plus maussade, Lui fit une péroraison, Sans arrangement, sans façon, Sans figure de rhétorique, E t sans ces grand s mots dont se pique
* Ocus bocus lempora bonus, termes magiques dont on se servait pour faire tourner la baguette divinatoire, et qui se sont conservés jusqu'aujourd'hui dans les tours de passe-passe de la magie blanche. On peut voir les secrets relati's au premier de ces arts dans le Secret de la baguette divinatoire, tiré du Grand Grimoire, p. 87, et dans le Dragon rouge, p. 83.
* On désignait par là un homme qui joue toute sorte de rôles et fait toute sorte de figures pour en arriver à ses fins. On connaît aussi le Pantalon du théâtre italien.
5 C'est-à-dire, il n'arrivera à rien, il ne réussira pas. On. disait même : ce fusil a pris un rat, pour marquer que le chien s'était abattu sans que le coup partît.