‹ Le Virgile travesti en vers burlesquesChapitre 178 sur 227 · ONZIÈME · texte numérisé non relu

ONZIÈME

Four une apparente victoire, Un peu de fumée après tout, Que mon fils me portât le coup, Mais un coup sinistre et funeste, Qui, loin de me produire un zeste, Me fait quitter, bien malgré moi, Et ma couronne et mon emploi?

Peste encore une fois d'Énée, Et de son ardeur saugrenée!

Que ne dcmeuroit-il chez lui !

Et pourquoi chercher un appui Aux dépens de mon fils unique, Qui gît dans l'affreuse boutique Du redoutable et fier Pluton, Des sombres bords le factoton ?

Ah ! que ta mère, mon épouse, Depuis longtemps dans la belouse, A bien fait de passer devant !

Mais moi, qui suis le survivant, Prêt à tomber dans la bascule, Puis-je te voir par le Rutule De moi séparé pour toujours ?

J'en verrai la fin do mes jours Une heure plus tôt, à ma honte, Dont on te fera rendre compte Là-bas, au séjour ténébreux, Séjour funeste et même affreux.

Tu fus plus heureux en carnage Chez leVolsque,où tu fis gagnage2, Où tu fis nombre de mourans, Où tu défis tes concurrens, Que chez l'Itale, dont j'enrage, Qui te met pour jamais en cage. »

Puis il laissa couler ses pleurs, Qui, mêlés avec ses douleurs, Faisoicnt pitoyable harmonie Et très-lugubre symphonie, Puisqu'en parlant il sanglotoit Si fort, qu'on crut qu'il radotoit, Te qui redoubla les alarmes. Après la chute de ses larmes, 11 adressa sa triste voix, Qu'on interrompit maintes fois,

* Odeur fade, corrompue, écœurante, comme celle (jui s'échappe des corps malpropres.

- Gagnage, gaignage, mot de la vieille langue, pour gain, profit.

Au chef de ce convoi funèbre, Convoi magnifique et célèbre.

* Allez ! lui dit-il, et vole*, A votre iEneas étalez Ce que telle déconfiture Coûte de maux à ma nature !

Pourvu qu'il puisse, après Lausus, Abattre l'orgueil de Turnus, Le désarmer de sa rapière, Bref, le priver de la lumière, Évandre sera satisfait, C'est le comble de mon souhait. »

Ensuite il entra dans la ville, En conduisant, d'un pas débile, La pompe jusques au tombeau Où devoit reposer la peau De feu son fils, dont l'encolure Sembloit encore être en nature.

On attacha dans les caveaux De sa gloire tous les lambeaux, Puis on fit la triple décharge, En quoi le soldat parut large.

Ainsi fut le guerrier Pallas Mis en chemin d'aller là-bas Faire sa cour à Proserpine, Comme parent de Méluzine.

Quand tout cela fut achevô, L'escorte reprit le pavé, C'est-à-dire se mit en marche, Sans faire une fausse démarche.

Or, tandis qu'elle revenoit, Que vers le camp elle marchoit, On vit Tarcon et notre Énée Donner leurs soins, cette journée, A faire brûler tous les corps De ceux qui furent trouvés morts.

De grands bûchers sur les rivages, Ornés de fleurs et de feuillages, Furent élevés le matin ; Autant en faisoit le Latin.

Là, l'on mit les corps et les armes, Les cuirasses, les cottes d'armes, Les dards, les flèches et les faux,

Les chars, charrettes, tombereaux :

Tout fut de la cérémonie.

On voyoit chaque colonie Faire trois tours autour des feux.

Marchant d'un pas lent deux à deux.

Autant en fit l'infanterie, Et même la cavalerie.

Puis on éventra des cochons, Des bœufs, des veauxet des moutons, Dont on fit très-grand sacrifice, Aliu que Pluton fût propice A ces malheureux de Troyens Partis pour les Élysiens.

Le Laurentin et le Rutule, Tous, dans un conciliabule, Ordonnèrent que les autels Fumeroient pour les immortels, Si bien qu'on ne vit que grillades De boudins gras, de carbonnades, Pour les grands sacrificateurs, Leurs prêtres et leurs serviteurs, Ce qui causa grande fumée Autour de l'une et l'autre armée, Et de part et d'autre des feux Pour calciner ces malheureux, Qui, dans cette grande journée Si glorieuse pour Énée, Avoient, aux dépens de leur sang, Mis les Troyens, de but en blanc, Dans la paille jusques au ventre *.

Là, se trouvant dedans son centre»

Et ne songeant qu'à s'agrandir, iEneas laissa refroidir, Trois jours entiers, les tristes restes De ces holocaustes funestes, Pour pouvoir, après leur malheur, Leur faire de l'urne l'honneur.

Bref, la quatrième journée, Notre pieux et sage Énée, D'un air sauvage et refrogné, Kt dans son crêpe embéguiné, Vint dévotieusement prendre Kt ramasser toute la cendre,

« être dans la paille jusqu'au ventre, ou jusqu'aux yeux, c'est être à son aise, dans l'abondance de toutes choses. On disait aussi, dans le même sens, être comme rat en paille.

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