‹ Le Virgile travesti en vers burlesquesChapitre 19 sur 227 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Car qui n'a point ouï parler, En quel pays n'a pu voler De votre prince l'origine?

On sait partout qu'elle est divine, Quoique issu d'un père mortel ; A sa mère on bâtit autel :

Toute femme qui s'abandonne La reconnoît pour sa patronne, Et dans notre calendrier On ordonne de la prier.

Qui ne sait les causes données D'une guerre de dix années?

Les gens de Tyr et de Sidon Ne sont pas si stupides, non.

On sait bientôt parmi les nôtres Ce qui se passe chez les autres.

Le soleil reluit dessus nous, Aussi bien qu'il fait dessus vous.

Mais, soit que vous ayez en tête Du pays latin la conquête, Et des beaux champs saturniens; Soit que, des bords Ériciens, Acestes, le compatriote, Attire les cœurs de la flotte, Vous serez de nous escortés, Vous serez de nous assistés De munitions et de vivres. J'ai quinze ou seize mille livres, Ne craignez point d'en disposer.

Certes, si sans me refuser, Vous voulez accepter l'asile Que je vous offre dans ma ville, Je ne ferai pas des Troyens Moins de cas que des Tyriens, Et plût à Dieu que votre prince Fût en cette même province Par le même orage jeté î Je fer ois faire, en vérité, Pour une si bonne fortune, Un beau sacrifice à Neptune.

Oh ! que bien il s'en trouveroit Celui qui me l'amèneroit!

Je veux le long de cette rade Envoyer des batteurs d'estrade*, Pour voir s'il ne s'est point niché En quelque petit port caché, Ou bien en quelque forêt sombre, Pour être fraîchement à l'ombre. »

A ces discours non attendus, Ils rirent comme des perdus, Les bons Troyens, et, ravis d'aise, Dansèrent autour de sa chaise, Se mirent à crier : Vivat!

Frappèrent à l'envi du plat De la droite contre la gauche, Ne respirèrent que débauche *, Et reçurent des Tyriens Traitement de concitoyens.

Dieu sait s'ils eurent grande hâte, Énée et son fidèle Achate, De sortir hors de leurs brouillas, Dont ils étoient déjà bien las.

Achate dit au sieur Énée :

« Passerons-nous ici l'année?

Qu'espérons-nous gagner ainsi?

Nous n'avons plus que faire ici.

Montrez-vous donc, fils de déesse, Puisque cette bonne princesse Vous veut ainsi faire chercher. A quoi diable bon vous cacher?

Toute votre flotte est sauvée, De plus, heureusement trouvée; Il ne nous manque qu'un vaisseau :

Pourquoi s'est-il perdu dans l'eau ?

Il n'avoit qu'à gagner la terre, Comme nous fîmes à grande erre 5.

Votre mère n'a point menti, Et vous a fort bien averti. »

Comme il parloit, l'épaisse nue S'étant par le milieu fendue,

1 Battre Vestrade, ici, c'est aller à la découverte. Ordinairement ces mots se prenaient dans un mauvais sens et s'appliquaient aux vagabonds ou aux voleurs.

2 Que joie, que festins. Le mot débauche n'avait pas alors, à beaucoup près, un sens si fort ni si absolu qu'aujourd'hui. (Voir notre note, Roman comique, éd. Jann., I, p. 301.)

3 A grande vitesse. Erre signifie quelquefois la' marche du vaisseau.

jEneas parut en ce lieu Aussi brillant qu'eût fait un dieu, Car sa mère bien avisée Sur sa chevelure frisée Avoit deux fois pleine sa main Répandu poudre de jasmin ; Avoit avec de la pommade Rafraîchi son teint un peu fade, Et mis dans sa face et ses yeux Certain air qu'on remarque aux dieux.

Comme on blanchit la dent d'ivoire, Que l'on voit moins blanche que noire, A force de la bien frotter, Ou comme l'on voit éclater Le fin or autant que la braise Qui l'a fondu dans la fournaise, Lorsque l'orfèvre l'a rendu Assez beau pour être vendu, Tel en ce lieu messire Énée, A la troupe bien étonnée, Parut en disant : « Me voilà ! »

Nul à cet étrange objet-là Ne fut si ferme de courage Qui n'en devînt pâle au visage.

Didon, sans couleur et sans voix, En lit le signe de la croix ; Mais à la beauté du fantôme, Elle se tira du symptôme1, Et lui, la main droite au bonnet, Dit, d'un ton de voix clair et net :

« Vous voyez ici, grande reine, Celui dont vous êtes en peine, Et moi je vois de mes deux yeux Une dame pareille aux dieux, La première et seule personne, Aussi charitable que bonne, Qui, sachant notre affliction, Nous ait offert protection.

Un autre nous eût dit : « Canaille**, « Vous n'êtes rien que truandailles, « Vous ne logerez point céans, »

Ou nous eût fait mettre léans ; Ensuite de la bâtonnade Nous eût fait donner l'estrapade 2 Et brûler nos nefs dans le port, Au lieu de nous offrir support.

Une action si débonnaire Ne restera pas sans salaire, Et je vous médite un présent Qui ne sent point son paysan :

Non que ni Troyen ni Troyennc, Ni moi, belle Sidonienne, Vous puissions, tant que nous vivrons, Rendre ce que nous vous devons; Au moins notre reconnaissance Sera selon notre puissance :

Le reste dépendra des dieux Qui sont grands amis des pieux, Des aumôniers, des charitables, Qui secourent les misérables.

Qu'il fait bon être généreux 3 !

Et que notre siècle est heureux Qui porte une telle personne Plus que digne de sa couronne; Et que les petits et les grands Béniront messieurs vos parents D'avoir, par un saint mariage, Mis au monde dame si sage !

Tant que les fleuves couleront, Qu'au ciel les astres reluiront, Et que les monts feront ombrage Aux terres de leur voisinage, On ne dira de la Didon Rien que d'honnête, bel et bon. »

Sa harangue ainsi terminée, Il prit la main d'Ilionée,

1 Frayeur, sorte d'évanouissement et de syncope. (V. Loret, 1. II, lettre xLvur.)

2 L'estrapade était une espèce de potence trJ's-élevée, au haut de laquelle on élevait les criminels à l'aide d'un tourniquet, pour les laisser ensuite retomber à quelques pouces de terre.

3 Ce n'est pas sans arrière-pensée que Scarron développe ce thème avec une telle abondance de coeur. Le poëte quémandeur ne manque jamais une occasion, même en dehors de ses dédicaces, de se rappeler au souvenir des personnes charitables, surtout de la reine Anne d'Autriche, à qui ce premier livre est adressé. Les vers suivants sont une allusion fort claire à celle-ci.

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