‹ Le Virgile travesti en vers burlesquesChapitre 182 sur 227 · LIVRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE ONZIÈME

Qui comme toi vit sans honneur, Et de son ombre a toujours peur.

Dans le conseil, ton éloquence Brille avec beaucoup d'affluence, Quand on y veut traiter de paix ; Pour lors tu ne taris jamais ; Mais tu parois la gueule morte, Dès que l'on frappe à notre porte, Ou qu'^Eneas sur ses remparts Nous répond à bons coups de dards.

N'aurois-tu pas besoin de fées, Pour nous étaler les trophées, Érigés à la noble ardeur Qu'a manifesté ta valeur?

Va! Patelin, tu n'es qu'un fiacre, Qu'un grommeleux, qu'un vilain poacre, Qui n'est brave qu'en sots discours, Qu'en arrogance et qu'en détours.

D'un air pincé de chattemite, Tu m'imputes honteuse fuite :

Lâche, j'atteste Bitias, Le vaillant Pandare, et Pallas, Le Tibre enflé du grand carnage Que ma main fit sur son rivage l Va demander quel fut l'effort De ma bravoure dans leur fort !

Va, malheureuse chanterelle, Va-t'en jouer de la prunelle Chez l'Arcadien, le Troyen, Le Mantouan, l'Étrurien, Et compte combien d'escarcelles Ont laissé là leurs péronnelles, Par les coups qu'a portés mon bras, Dans les horreurs de nos combats.

Point de salut dans cette guerre ; A ton sens on doit perdre terre, Même courir le guille-doux Jusque chez les Topinamboux!

Ne crois-tu pas qu'Achille trembla Qu'jEneas le va mettre à l'amble, Qu'il va seller, brider le Grec, Et que d'un seul coup de son bec Il va dompter Latine engeance?

Sommes-nous rentrés en enfance ?

Sommes-nous devenus perclus ?

Mais, Drance, ne te trouble plus !

Va, je veux te laisser, infâme,

Jouir encor de ta belle âme, La laisser animer ton cœur, Pétri de fange et de tiédeur.

Maintenant je viens à vous, Sire, Et je réponds à votre dire, Comme à ce galimatias, Qui nous met tous entre deux as.

La crainte, dans votre cervelle, Vous fait déjà voir l'alumelle Des sabres de ces francs trigauds Fouiller le fond de nos boyaux.

Eh bien ! si le roi Diomède, Et l'Étolien, et le Mède, Vont avec nous tous à rebours, Et nous refusent leurs secours, Nous aurons la fière Camille (Elle seule en vaut plus de mille), Le fortuné Tolumnius, Messape, et moi le roi Turnus, Tous de grands casseurs de raquettes, Point fanfarons, mais bons athlètes, Qui vous mèneront les Troyens, Comme les loups mènent les chiens.

Que si cette indigne mazette, Cet jEneas, en main la brette, Veut s'escrimer dans un combat, Que ne parla-t-il donc, le fat?

Ne savez-vous pas que ma vie A vos intérêts est unie, Pour un toujours, pour un jamais, En guerre, comme dans la paix?* Pendant que ce parleur à gage De Drance repoussoit l'outrage, S'amusoit à baguenauder, Qu'il leur en donnoit à garder, Parlant avec rodomontade, Un député d'une bourgade, Qu'incendioit notre jEneas, Vint au palais doublant le pas, Et dit qu'à la désespérade, On avoit fait carabinade, A l'approche du camp Troyen, Ce que voulut un citoyen; Mais qu'iEneas par la grillade Avoit fait passer la bourgade, Qu'il marchoit au travers des blés, Des autres graines et des prés,

Ce qui détruisit la pâture, Aussi bien que leur nourriture.

Second conseil fut assemblé, De gens moins vifs fut affublé, Tandis que chacun en tumulte Mettoit en œuvre catapulte, Pour bien régaler l'ennemi, Qui n'étoit rien moins qu'endormi.

L'écolier et l'académiste, Le fainéant et le légiste, Le petit-maître et son valet, De peur de garder le mulet l , Et de ne pouvoir trouver place, S'étoient saisis d'une terrasse.

Leurs parents pleuroient largement, Et crioient par redoublement Qu'on n'avoit pas besoin de guerre, Que la paix étoit nécessaire.

Les mères embrassoient leurs fils, Disant : « Tout va de pis en pis, »

A tous venans faisoient la nique, Imitant de près la musique D'un cygne qui se sent mourir; Toutes ne pouvant s'aguerrir, Souffrant au delà de nature, Du départ de leur géniture.

Turnus au milieu du conseil, Étincelant comme un soleil, Dit, partant, cette gasconnade :

«Je vais préparer lacivade* A mon rival, à ses Troyens, Tandis que, cherchant les moyens De faire avec eux alliance, Vous tomberez en décadence. »

Il sortit comme un furieux, Jurant et blasphémant des mieux, Et, trouvant sous sa main Voluse, Qui nettoyoit son arquebuse, Il l'envoya tout de ce pas

Chercher ces avaleurs de bras, ^ Qui, chargeant toujours à cartouche, Sont dangereux à l'escarmouche, Mais, fiers comme des Écossois, Tant ils ont grand air sous le bois.

C'étoit le Yolsque et le Rutule, Gens adonnés à la crapule, Beaux soldats, mais mauvais guerriers* Bons poltrons, meilleurs casaniers.

Coras, son frère, avec Messape, Contrefaisant le chien qui jappe, Toujours chantant même refrain, Dans la plaine marchant bon train, Allongeoient leur cavalerie, Et doubloient leur infanterie, Tandis que Turnus occupoit Les tours, et les fortifioit, Faisant le tour de la muraille, Avec un gros de dragonnaille, Dont il farcissoit les recoins, Pour s'en servir dans les besoins.

Le roi sortit de l'assemblée, L'âme en désarrois et troublée.

Regrettant d'avoir aux Troyens Refusé droits de citoyens.

Enfin toute la populace Vole, va, vient, court et tracasse; Les uns dépavent leur quartier, D'autres occupoient l'armurier, Les béats faisoient des neuvaines, Et les vieillards tendoient les chaînes. On voyoit dans les carrefour;»

Battre incessamment les tambours Sur timbales rouler baguettes, Fifre jouer, sonner trompettes, Beffroi tocsiner carillon, Laquais, cocher et chambrillon, Portiers, enfants, femmes et filles %tites et grandes familles,

< Se morfondre à attendre :

Et par frayeur, ou pour s'esbattre, Me firent garder le mulet.

(Sarrazih.)

* La civade est un poisson de mer, ou d'étang de mer, qui se rattache à l'espî du crangons. C'est ici comme si Turnus disait : Je vais préparer à dîner, je v servir un plat de ma façon.

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