LIVRE ONZIÈME
Lords dtt pays, et gens obscurs, Courir comme au feu sur les murs, Armés de frondes et de pierres, D'huile dans de larges chaudières, De tuiles, carreaux et plâtras, De cendres, et de mort-aux-rats.
La reine même, accompagnée D'une foule assez mal menée, Fut dans le temple de Pallas, Portant corbeille sous son bras Pleine d'excellentes pastilles, Pour en encenser les guenilles De la Déesse des beaux-arts, Des décrotteurs, des Savoyards, Gagne-petits, porte-boutiques, Et des autres arts mécaniques; Pour l'encenser, point d'encensoir:
La reine prit le pot au noir, Tant son âme étoit chiffonnée, Et par la crainte lutinée.
Ensuite elle encensa l'autel D'un air qui n'eut rien du mortel, Ce qui, noircissant la Déesse, N'augmenta pas peu la détresse De la foule qui la suivoit.
Près d'elle Lavinie étoit, Qui fit une grande risée De voir la Déesse bronzée, Dont sa bonne maman pleura, Et de son estomac tira Cette harangue entrecoupée :
« Puissante Pallas, occupée A nous garantir de tout mal, Je quitte mon palais royal, Pour venir à la dérobée Te prier d'arrêter Énée, De lui briser son espadon, Son carquois, et son esponton, Son javelot, sa javeline, 41
Son dard, avec sa carabine, Plutôt que de le voir entrer Dans Albe, nous enchevêtrer De sa figure efféminée, Et presque en tout temps embrenée.»
, De son côté l'ardent Turnus, Sortant du temple de Janus, Parut devant la populace,
Armé de sa belle cuirasse, En forme d'écaillé d'airain, Ayant un visage serein, Tressaillant déjà de courage Comme un jeune cheval sauvage, Courant de la ville au château, Monté sur un vrai mornandeau.
Les Volsques, conduits par Camille, Arrivèrent près de la ville.
Où cette belle fille entra, Et devant Turnus se montra, Tenant très-ficre contenance, Portant en sa main bonne lance, Sabre au côté, carquois au cou, Montant beau cheval sans licou :
« Je viens, dit-elle, avec ma troupe, Dîner chez toi; vite la soupe, Puis après nous en découdrons, Ou plutôt nous nous essaierons Contre cette leste canaille, Qui vient droit à cette muraille.
Avec mes gens tout de ce pas, Je veux ranger ces scélérats, Et montrer au bon homme Énée Ce que peut fille garçonaée; Je veux attaquer les Troyens, Et même les Étruriens, Leur donner ù loua sur la gueule ; Ma troupe suffit toute seule.
Pour vous, avec vos fantassins, Yos Rutulois, vos spadassins, Gardez les murs de cette ville.
Ailleurs je me crois plus utile.
J'ai plus d'une once de valeur, Peut-être un peu moins de pudeur, Mais elle n'est pas nécessaire Dans le désordre de la guerre.
C'est assez croquer le marmot :
De vin faites venir un pot, Et sans faire tant de grimace Faites-moi remplir une tasse, Et buvons vite à qui de nous Fera ce jour les plus beaux coups.
— J'en vais faire un, je vous assure, Lui dit Turnus, baissant la hure, Dont les Itales parleront, Et que les Latins chanteront
A gorge amplement déployée, Tant ma valeur bien employée Fera des siennes cette fois Avec mes braves Ru tu loi s.
Ce bigot me croit une buse, S'il croit pouvoir mener sa ruse Au gré de son intention; Ma foi, je vais gager que non, Ayant découvert par moi-même De ce rival le stratagème, Qui voudroit me damer le pion Avec son triste escofion » .
Voici, damoiselle ma mie, De son dessein l'anatomie (L'analyse seroit mieux dit, Nohs dira quelque bel esprit; Mais de cela je me brimbale, Si l'expression est égale).
Vous saurez donc qu'un espion, Entier à ma dévotion, Ce grand dessein m'a fait connoître; 11 s'en mordra les doigts, le traître, L'écervelé, le gros goulu, Qui croit sans peine hurlu brclu, Nous vergeter notre étamine *.
Il faut avoir une autre mine, En savoir même un peu plus long, Et mieux jouer de l'espadon.
Sa plus belle cavalerie Doit avancer dans la prairie, Pour marauder dans les hameaux Et mettre nos bourgs en lambeaux, Tandis qu'avec toute l'armée, D'illusions bien empaumée, Cet jEueas marche au travers Des monts, pour gagner le revers De la ville et pour nous surprendre.
Oh ! jugez s'il sait bien s'y prendre, Et si, savant dans le métier, Je laisserai ce flibustier Nous apporter le chat en poche
Sans lui dresser quelque anicroche.
Je sais là-bas un chemin creux Bien ombragé, marécageux, Où je vais établir mon poste Pour être prêt à la riposte.
Pour vous, joli petit trognon, Mieux couverte que n'est l'oignon, Qui venez, comme une amazone, Commander vous-même en personne Une centaine de galeux Animés du feux de vos yeux, Qui portez dans votre valise Grand courage et blanche chemise, Venez partager le danger Que nous trouverons à venger Le roi d'Albe et le roi Rutule; Mais n'allez pas ferrer la mule, Vous battre chiquet à chiquet, Ni vous ménager un torquet 3.
Joignez vos cavaliers aux nôtres :
Messape en conduit assez d'autres Pour nous soutenir au besoin.
Surtout de nos gens ayez soin; Faites-leur dire, comme aux vôtres.
Soir et matin leurs patenôtres, Et prenez bien garde surtout De vous mettre à la gueule au loup Talonnez de près la brigade De ces gens faits pour la saccade; Enfin repassez ces Troyens Et ces grelus de Tyrrhéniens.
Pour moi, prenant cette vallée, J'en vais dire une râtelée, Embusqué dans ces bois touffus, Où j'en ferai plus d'un perclus De l'odorat ou de l'ouïe, Parmi cette race éblouie De quelque succès clandestin Que leur accorda le Destin, Quand cette troupe basanée Fut, par ce godenot d'Énée ,
* Sorte de coiffe de femme, de bonnet de nuit.
2 Battre notre étamine à coups de vergettes, — nous épousseter.
3 N'allez pas nous tromper comme les servantes qui attrapent leurs maîtres en ferrant la mule, vous battre pour rire et du bout des doigts — (chiquet signi petite parcelle); ni tous ménager une échappatoire, nous donner le change.