‹ Le Virgile travesti en vers burlesquesChapitre 184 sur 227 · LIVRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE ONZIÈME

Conduite du mont Palatin Au débarque che2 le Latin. *

Turnus, et la belle Camille, Cbacun de son côté fit gille; Mais, tandis que gille ils faisoient Et que les partis agissoient, Diane appela cette nymphe, De sa suite le paranymphe, La petite mignonne Opis, Portant à son doigt beau lapis, Et lui tint ce triste langage :

« Ma chère aimable Opis, j'enrage 1 Camille marche à l'ennemi; J'en pleurerois presque à demi, Tant cette bravade me gêne!

Si jamais elle en a dans l'aine, Ma belle enfant, ah ! c'en est fait, Il faudra pleurer tout à fait.

Mais connois-tu cette Camille?

De sa mère elle fut la fille, Car son père est fort incertain Parmi le Volsquo et le Latin.

Cependant un certain Métabe, Maître tyran, faux astrolabe, La reconnut, fut son appui ; C'est assez la mode aujourd'hui :

Telle a garçon et belle fille, Qui, comme un sot, un imbécile, Croit en être le putatif, Quand il n'est que nominatif.

Ce tyran sortit de Priverne, Menacé d'essuyer la berne, Portant sa fille sur son cou, Traversant, comme eût fait un fou, Son ennemi qui l'environne, Et qui dit qu'il la paiera bonne Si jamais il a le dessus, Ce qu'il voudroit pour des écus (Peut-être en donneroit-il trente Pour lui voir danser la courante).

Par des hauts, des bas et des bois, Il passe, et Camille à la fois, Jusque sur le fleuve Amazène, Qui pour lors inondoit la plaine

Par un cruel débordement, Ce qui retarda d'un moment.

Une chose fort singulière, C'est le moyen et la manière Dont le tyran fit passer l'eau A si joli friand morceau.

Qui dira que c'est hâblerie N'aura qu'à lire, et je l'en prie, Notre scrupuleux de Maron, Qui pour le vrai tint toujours bon, Ne dit jamais de gasconnade; Aussi fut-il, sans rebuffade, Reçu dans le sacré vallon Par notre bon maître Apollon.

11 prit sa grande javeline, L'attacha le long de l'échiné De cet innocent rejeton, Puis il la lança tout d'un bond Avec vigueur sur l'autre rive.

« Fassent les dieux que je le suive,»

Dit-il en soupirant bien fort.

Après cela, faisant effort, Pénétré de peur et de rage, Lui-même se jette à la nage, Et nagea si bel et si beau, Que sans aide il traversa l'eau Dès qu'il fut à l'autre rivage, Il se décrassa le visage, M'offrit de bon cœur sur-le-champ Cette Camille encore enfant, Qu'il détacha de la machine Qui lui conserva son échine; Puis il fit sécher ses habits De gros de Tours ou de tabis 4.

Ensuite il fut dans la colline, Où trouvant bête chevaline, Sa Camille en suça le lait Jusque dans un âge un peu fait.

Dès lors qu'elle lui parut grande, Il me réitéra l'offrande De cette charmante dondon, L'apprit à porter l'espadon, De peau de tigre fit sa robe, Du fort d'un bois sa garde-robe,

* Le gros de Tours ou de Naples était une étoffe de soie au grain croisé et paraissant gros et enflé, d'où son nom; le tabis, une espèce de gros taffetas.

Sa nourriture de pain sec, Et, pour lui rafraîchir le bec, Un peu d'eau de claire fontaine, Quelques gouttes de vin d'aubaine, Qu'il attrapoit dans les hameaux En courant par monts et par vaux.

Tous les jours allant à la chasse De la pantaine ou la tirasse \ De la fronde ou bien de Vépieux, Il l'instruisit on ne peut mieux A cette sorte d'exercice :

Tantôt elle tuait génisse, Tantôt un merle, un écureuil, Un hérisson, jeune chevreuil, Un cailleteau, grasse bécasse, Une sarcelle, une limace; Toujours quelque chose apportoit, Que Métabe sacrifioit D'abord à mon honneur et gloire, Dont j'ai gardé bonne mémoire.

Voilà, ma chère fille Opis, Quelle est cette Griselidis *, Peut-être l'unique pucelle Qui soit de Rome à la Rochelle.

Son destin la presse si fort, Que je crains beaucoup pour sa mort.

Prends ce carquois et cette flèche, Mets deux mouches à ta calèche, Mais de ces fiers et gros bourdons, Du suc des fleurs les vrais larrons, Enfin de celles dont la graisse Te paraîtra la plus épaisse, Et les fais voler promptement Au milieu de cet armement, Ou dans l'endroit où l'on travaille A des mieux mener la bataille,

Et là, quiconque blessera Camille ou du mal lui fera, Soit un Troyen, soit un Itale, Opis, qu'on me le passe en gale ; Sur-le-ehamp qu'on lui lance un trait Pour me venger de ce forfait.

Surtout dans un épais nuage Cache ton petit équipage. »

Sitôt que Diane eut parlé Et qu'Opis eut dégringolé, On entendit un tripotage Approchant d'un remû-ménage, Dans les airs, môme aux environs, Qui fit chevrotter les poltrons.

Cependant la cavalerie Des Troyens et de l'Étrurie, Sous leurs chefs faisant de grands cris, Comme des Rominagrobis 5, Avançoit droit à la muraille, Faisant résonner la clinquaille, Croyant faire chez le Latin Bonne trouvaille et bon butin.

Messape et la belle Camille, Embusqués tout près de la ville, Détachèrent les deux Coras, Qui, comme deux vrais Quinolas, Se tenant sur la défensive, Furent au trot, criant qui vive ?

Pour de réponse, au diable zot4 Si l'on leur répondit un mot.

D'abord marcha la javeline, Le javelot, la carabine, Le dard, le trait, le mousqueton, La catapulte et l'hoqueton, La hallebarde, aussi la fronde, Mère nourrice de la sonde,

* Espèces particulières de filets.

* Voir l'histoire de Griselidis, la patiente marquise de Saluées, dans le Décamém de Boccace (journ. X, coûte x*), dans les Contes de Perrault, etc. Cette légende populaire se retrouve partout. Elle a été mise en latin par Pétrarque.

3 On sait que c'est un des nombreux surnoms donnés par la Fontaine aux chat1 de ses fables (voir 1. VII, f. xvi.), d'après Rabelais, qui s'est servi de ce nom pou désigner un vieux poète.

* Jurement très en usage dans nos vieux auteurs comiques : « Au diablezof croyez-moi, vous serez sauvé. » (Coméd. des Proverbes, III, h.) « Au diablezot, j< suis un drôle. » Chevalier, Désolât, des Filous, se. n.) — • « Diable zot, si j'ai pu sa voir votre séjour. » (Amant douillet, I, v.)

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