LIVRE ONZIÈME
Je veux dire du chirurgien Et de soft attirail de chien.
Dans l'air on voyoit une grêle De flèches tombant pêle-mêle, Qui fêlèrent quelques cerveaux, Défigurèrent les museaux Des combattants de part et d'autre, Qui se battoient en bon apôtre. - Thyrrène, du parti Troyen, A la tête du Tyrrhénien, Attaqua le brun Acontée Qui se trouvoit à sa portée; Il entama son fier cheval Un peu plus haut que le poitrail, Ce qui lui fit faire un parterre A sa durée un peu contraire :
L'un et l'autre mourut du coup, Car le maître, du contre-coup Qu'il prit en tombant dans la tête, Dans le moment baissa la crête.
Les Latins lâchèrent le pied, Le Troyen fit le contre-pied, Les talonnant d'une dégaine Qui ne leur fit pas peu de peine.
Asylas, frappant tout de bon, Fit à dépêche-compagnon *, Et, le fer au cul dans la porte, Les conduisit, non de main morte, Quand l'itale, reprenant cœur, Fit volte-face par honneur, De sa manœuvre l'âme émue, S'élançant à bride abattue Sur Asylas et ses Troyens, Qui reprirent le trot des chiens.
Le Toscan, d'une ardeur guerrière, Du Rutule prit le derrière, Et le reconduisit deux fois En lui chargeant le dos de bois.
Telle paraît l'onde écumante, Dans le milieu d'une tourmente :
Un flot par l'autre est repoussé, Le même après est enfoncé.
Ce fut à la troisième charge Que la fureur se vit au large :
Chaque parti s'entre-mêla,
S'étant mêlé se régala De mille coups, non d'étrivière, Mais d'une lame meurtrière, Dont rouloient grands ruisseaux de sang Sur le sable, et dans chaque rang De soldats formant la bataille, Où malgré chemise de maille, Beaucoup y finirent leur sort, Voulant se montrer le plus forl.
De loin le vaillant Orsiloque, Sur son casque portant breloque, A Rémule lance un grand trait, Croyant l'assommer tout à fait; Mais il en fit un cure-oreille A sa jument la nompareille, Qui de douleur en écuma, S'en éleva, s'en gendarma, Puis sous elle comme une gaufre, Son maître Rémule elle encoffre.
Catille abasourdit Iolas.
De tous côtés, en haut, en bas, On ne voit que du sang répandre, Gagner des coups, et puis les rendre.
Camille en prêta plus de cent ; Partout cette fille pouriènd, Perce avec dards , tranche avec hache, Ouvre le ventre, abat ganache.
S'il faut quelquefois reculer, Elle le fait sans sourciller, En lançant toujours par derrière Quelque apostrophe mortifère ; Puis, profitant d'un contre-temps, Elle revient sans perdre temps, Gouspiller à la débandade Ceux qui de bon, ou par bravade, Viennent l'appeler au combat.
Près d'elle avec beaucoup d'éclat, Les nymphes Tarpéi, Larine, Et Tulla portant javeline, Toutes du bon pays Latin, D'un air déterminé, mutin, Aux Phrygiens donnoient la chasse, Comme on vit jadis dans la Thrace, Sur les rives du Thermodon Combattre le gros bataillon
« On disait se batlrt à dépêche-compagnon, pour se battre sans quartier.
LE VIÎIGILE TRAVESTI.
De ces vaillantes amazones, Dignes de porter des couronnes.
J'-entends couronnes de laurier, Tour avoir tranché du guerrier.
Ah ! qui pourroit, belle Camille, Avoir l'esprit assez fertile, Pour pleinement litaniser Ce qui peut immortaliser Votre valeur et votre gloire, Mériteroit une bajoire*.
Comment nommer tous ces vaincus Vingt eus! me dira-t-on, vingt eus!
Ce sont ma foi, quarante fesses, Qui ne seront plus des traîtresses, Et qui seront sans fonction Se trouvant dans l'inaction.
Les nommer, c'est la mer à boire; Je laisse aux filles de Mémoire D'en tracer un récit diffus.
Comptons pour un Eumenius, Qui par-devant eut son estafe, Fut enterré sans épitaphe, Et fut là-bas comme un marmot Chez Pluton faire l'idiot; Joignons à celui-là Pégase, Que sous son cheval elle écrase, Aussi bien que le fier Lyris Qu'elle entr'ouvrit sans bistouris.
Harpalice, Amastre et Térée, Furent mis en galimafrée.
Chaque coup occit un Troyen, Ou mit à mort Tyrrhénien, Témoin le beau chasseur Ornite, De Tyr et la fleur et l'élite, Le parfait attrape-minon*, Montant barbe de grand renom, Quoique léger, assez fantasque, Portant tête de loup pour casque, Sur l'épaule peau de taureau,
En sa main dard d'un arbrisseau, Au poing une belle rondache, Couverte d'une peau de vache; Cet Ornite fut repoussé, Réellement contumace Tout au beau milieu de sa troupe, Tant elle avoit le vent en poupe.
Voyant son escadron épars, Elle lui mit cinq ou six dards Dans le poitrail tout d'une tire, En lui chantant cette satire :
« Pensois-tu donc, Tyrrhénien, Aboyer comme fait un chien, Qui broussaille quelque vieille hase3?
Vas ! tu n'es, jarni, qu'un franc aze! Une fille a su te dompter, Va, chez Minos, le raconter Aux mânes de tes père et mère.
L'honneur de mordre la poussière De la main d'un jeune tendron, Doit satisfaire un fanfaron, Ne lui laisser aucun scrupule De se voir pris dans la bascule Qui conduit au fameux bateau, Qui jour et nuit fait passer l'eau A tous ceux qui sont las de vivre; Point d'ennui : dans peu je le livre Pour voyager, bon compagnon.»
Ce ne fut point du galbanon *, Car Orsiloque et certain Bute Firent dans l'instant la culbute, Et prirent le même sentier, Qu'Ornite avoit pris le premier.
Bref, elle les mit dans la nasse, Leur disant : « Morbleu ! je m'en casse 5! Puis de sa hache sépara Ces deux Troyens par-ci, par-là, Et, quoiqu'elle eût coupé leur trame Des mieux elle chanta leur gamme
* Pièce de monnaie, médaille à deux profils.
* Hypocrite, Tartufe, comme Grippeminaud, le bon apôtre, des fables de la For taine; quelquefois aussi un filou.
3 Femelle du lièvre et du lapin.
* Un mensonge. Dans le style comique, donner ou vendre du galbanum, signifia en donner à garder, conter des bourdes.
B Je m'en bats l'œil, pour traduire cette locution burlesque en style correspoi dant. On disait plus souvent : je t'en casse, pour vraiment oui, compte là-dessus.
LÎVRE ONZIEME.
Là le belliqueux fils d'Annus Que protégeoit dame Vénus, Courant partout à tire d'aile.
Yison-visu * do la donzelle Se trouva par un cas fortuit.
D'aise son cœur en fit du bruit, Ou du moins palpita de sorte, Que sa troupe s'en déconforte.
Il habitoit sur l'Apennin, Y vendoit des peaux de conin *, Quoiqu'il fût lord de Liguric ; Et sa mère de l'eau-de-vie.
Son père, basset et courtaud, Étoit, dit-on, un franc trigaud, Fort savant en l'art de magie, Ce qu'on nomme trigauderie.
Fuir le combat seroit affront Très-déshonorant pour son front, Étant harcelé par Camille, Qui du Volsque étoit le mobile, L'arc-boutant, même le bras droit, Tant le trognon étoit adroit A savoir bien prendre sa bisque , Pour leur éviter tout le risque.
Annus s'avisa de ce tour :
Quand elle eut sur lui tourné court, Et qu'ils se virent en présence, Il lui dit avec insolence, Et même avec témérité, Ces mots dictés par la fierté :
« Trouves-tu donc si belle gloire A nous disputer la victoire, Sur ton cheval qui fend les airs?
Mets pied à terre, ou d'un revers
Je vais t'ébranler la mâchoire!
Descends! car, pour d'échappatoire, Tu n'as pas le temps d'en chercher; 11 faut tous deux nous accrocher, Et disputer pour la maîtrise, Sans feinte et sans papelardise.»
Elle descendit aussitôt, De son cheval ne fit qu'un saut, Prit son bouclier, son épée, Et courut comme une échappée Avec vigueur sur son rival, Qui, tournant tout court son cheval, Donna des deux, prenant la fuite, Galopant d'un pas un peu vite; Mais ce fut inutilement :
Elle l'atteint dans le moment, De son barbe saisit la bride, En lui disant : « Traître! perfide !
Plus trigaud que n'est farfadet, Avec moi tu fais le guinguet5?
Tu m'injurie et te goberge?
Oh! parbleu, tu n'auras d'auberge Que celle du subdélégué De Pluton, déjà fatigué De recevoir toutes les ombres Qui partent pour les rives sombres, Avec passe-port de ma main, Bien écrit sur leur parchemin ! »
Après ces mots, à coups de sabre Le pauvre diable elle délabre ; Puis reprit son air jovial, Et remonta sur son cheval D'un air délibéré, tranquille.
Ainsi se démenoit Camille,
* Vis-à-vis, face à face : « — Ne saurais-tu me dire où est le chat-huant? — Vous voilà tout vison-visu. » (Champmeslé, la Rue Saint-Denis, se. xi.)
* Conin, ou connil, vieux mot qui signifie lapin : « Tu fais des rets et des poches à prendre les conins. » (Rabelais, 1. II.)
.... Deux perdrix et deux caiHes, Un connil, etc.
(Belleau, la Reconnue, IV, se. n )
5 Le mot guinguet désignait à la fois de petits camelots très-légers, et un méchant vin vert (d'où guinguette), comme celui qui se recueille aux environs de Paris. Ce dernier sens surtout peut servir à déterminer celui de ce passage. Le mot guinguet entrait encore dans la composition de quelques autres proverbes ; ainsi, en parlant d'un mauvais petit vin quelconque, on disait : «Il est parent d'un roulier d'Orléans aommé Guinguet. » (Oudin, Curios. franc.)
Quand Jupin du plus haut des deux Vit ce grabuge de ses yeux, Ayant sur son nez ses lunettes.
Sans perdre le temps en sornettes, 11 rassura le grand Tarcon En lui parlant de la façon, (11 faut que ce soit à l'oreille) :
« Est-ce ainsi que tu fais merveille, Que tu sais rassurer tes gens?
Quoi, Camille peut, à vingt ans, Dans tes soldats semer la crainte, Quand tu te trouve à boire pinte?
N'as-tu pas plus d'empressement D'écarter l'assoupissement Qui te rend inhabile à boire?
Mais, quand il faut vivre de gloire, Aller affronter les combats, Tarcon ne se réveille pasl 11 se laisse aller, fait la cane, Perd la tête et la tramontane, Et ne paraît lier, vigoureux, Que dans les plaisirs et les jeux Du puissant Dieu de la barrique!
Va, cours, aux Latins fais la nique !
. Range-moi cet escofion, Fais-lui faire exhibition, Et n'abandonne plus ta gloire, Qu'après une entière victoire!»
A ces mots le brave Tarcon Part plus vite que le faucon, Et va tomber droit sur Vénule, Qu'il prend sans autre préambule, Le désarçonne, et, devant lui.
Faisant servir l'arçon d'appui, L'enlève et l'arrache à la vue De Messape et de sa cohue :
Gomme l'aigle enlève un dragon, (Pour suivre de tout point Maron,) Et, l'accrochant avec ses serres, Le becquette et lui fait ulcères, Quoiqu'il siffle ou fasse des cris, Qu'il se tortille en mille plis, L'aigle se sauve avec sa proie ; Ainsi Tarcon fuit avec joie, Portant Vénule à ses arçons, Coupant toujours quelques tronçons Sur son corps ou sur son visage,
Ce qui rassura le courage, Surtout chez les Tyrrhéniens, Qui, joignant les Étruriens, Vont s'acharner à l'improviste Sur cet escadron Latiniste.
On se remêla de nouveau, Et l'on fit agir le couteau, Le tranchelard et la serpette, Et la cognée, et l'escoupette.
Aronce alors fut le premier Qui se résolut d'essayer S'il pourroit enclouer Camille :
Il n'éloit pas trop mal habile, Même passoit pour vieux routier, Tant il savoit bien son métier.
Le dard en main, la fine mouche, D'un air d'une sainte nitouche, Suit Camille et gagne son coup :
Celte Amazone étoit à tout, Faisant, à la désespérade, Aux Troyens bonne estafilade; On la voyoit de rang en rang, Faire une effusion de sang, Causer maintes hémorragies, Dont les terres cloient rougies, Faire briller son coutelas Aux dépens de nombre de liras, Faire voler nombre de têtes, Abattre de brillantes crêtes, Iloussiner force Phrygiens, Et bouchonner Étruriens.
Un certain drille de Corée, Avec chevelure dorée, Prêtre de la mère des dieux, Devinant ce que ses deux yeux Lui faisoient voir dans l'occurrence, Faisoit terrible décadence Chez le Volsque et le Hutulois :
Il étoit armé d'un carquois Plein de grands traits faits à Cortine, D'un arc traversant son échine, Souple à la main, rehaussé d'or.
Ses habits valoient un trésor :
Ils étoient de pourpre étrangère, Brodés de la main d'un Ibère ; Tirant sur la blancheur» des lis, Sa veste ondoyoit par ses plis;