LIVRE ONZIEME
Il portoit, au lieu de ceinture, Brillante écharpe de dorure, Casque bronzé, plumes de paon, Surtout grand faiseur de cancan. Il montoit cheval d'Italie, Qui passoit pour être amphibie, Harnaché de lames d'argent, Portant un peu la tête au vent.
11 fut ainsi vu de Camille, Qui pour la grippe* en valoit mille; Elle le poursuivoit alors Tour lui voler son justaucorps, Et, s'enfonçant fort dans l'armée, Elle suivoit de près Corée, Afin de le défrusquiner.
Comme elle alloit le trépigner, Aronce, étant en embuscade, Lui porta funeste estocade, En adressant ainsi ses vœux Au falot de l'homme et des dieux:
« Dieu de la lyre et de la harpe, Fais qu'au lieu d'aller en écharpe, Mon trait tout droit perce le sein De ce trognon, franc assassin.
Concluons à présent ce pacte, Grand protecteur du mont Soracte, Toi qui, d'un culte singulier, Fus toujours en particulier Si bien chômé de ma famille, Fais que j'atterre cette fille Qui camisade mon parti, Dont le courage est ralenti .
Je ne veux point de sa dépouille, Que mange la crasse et la rouille; Ce sera pour moi trop d'honneur, Si je puis embrocher son cœur Ou chasser d'ici cette peste.
Au surplus je cède le reste De la gloire à qui la voudra, Que tout aille comme il pourra.
Je puis après aller en poste
Chez moi, crainte de la riposte.
Vous le pouvez, être divin, Père des mouches et du vin. »
Phœbus partagea sa harangue, Et lui dit en latine langue :
« Occis Camille, j'y consens; Mais, pour remporter tes cinq sens Sains et saufs jusque dans ta ville, Ma foi ! quand je t'en saurois mille, Les mille resteront ici.
Crois-moi ! n'en ai point de souci!»
Le cœur content, messire Aronce, Après cette courte réponse, Qu'il entendit d'un air abstrait , Sur son arc ajusta son trait, Puis, le bandant jusqu'à l'échiné, Lâche le coup dans la poitrine De ce jeune soldat fendu, Dont il seroit tout étendu Tombé du coup sur la poussière, Mais on la soutint par derrière.
Aronce gagna le taillis, Tandis qu'on s'arrêtoit aux cris De ses compagnes éperdues, Qui pénétroient jusques aux nues.
«La peste soit du chamaillis !
J'en extravague et j'en polis, Disoit Tulla dans sa colère.
Hélas! que nous dira son père?
11 va sur nous se goberger...
Mais où pourroit-il héberger L'assassin de si belle fille?
Qu'il se montre donc, qu'on l'étrille ! Mon cœur en fait déjà flic flac.
Allons I Voisques, faites un trac !
Cherchez ce dépendeur d'andouille, Que jusqu'en sa tente on farfouille, Qu'on perce dans le fort des bois, Qu'on le fasse sommer trois fois A la tète de son armée.
Morbleu 1 je suis tant animée,
« Pillage, filouterie
Sçachez que je ne suis pas niais, Et que je sçay bien tous les biais Desquels on se sert pour la grippe*
(Chevalusr, Désolai. de$ Film, se. h.)
Que, si ce traître se montroit, Dans le moment il passeroit Par l'étuvée ou la grillade, La croque-au-sel ou la salade. »
Ainsi parloit cette Tulla, Que sa douleur arrêta là.
Cependant Aronce s'échappe, De peur d'attraper son étape, Comme un loup, ou bien un taureau, Qui vient d'éventrer pastoureau, Va se cacher dans les collines, Cherche les bois ou les ravines, Serre sa queue et gagne au pié, Crainte d'être justicié; Aronce ainsi, d'un pas agile, Va reprendre son chef de file, S'y tient et conserve son rang, Pour ne pas payer sur-le-champ Si déloyale camisade, Dont le Troyen faisoit gambade, Battoit des mains, crioit: « Vivat Notre Aronce et notre béat ! »
Cependant la belle Camille, Voyant que tout son sang défile, Et qu'on ne sauroit l'arrêter, Malgré ce qu'on put apporter De soins pour arrêter sa course, Et pour lui servir de ressource, Voyant ses yeux sans mouvement, Attachés sur le firmament, Bien près de perdre la lumière, Qu'enfin elle tire à la bière, Prenant son temps, mais sonica *, Sa seule confidente Acca Elle apostropha de la sorte :
« Ma chère Acca , toujours accorte, Fermez-moi la bouche et les yeux, Et me recommandez aux dieux, Quand mon corps ne sera que glace, Et que j'aurai fait volte-face A mes amis, à mes pareils, Que je connois pour bonnes gens.
Jusqu'à présent j'ai pu combattre; Mais ce trait qui vient de m'abattre
Et me prendre en flagrant délit, Me fait sortir à petit bruit, Par une mort un peu subite, De cette funeste guérite Où ce morfondu de Destin Renferme le peuple Latin.
Je sens comme une cornemuse Dans mon gosier, ou je m'abuse, Qui me fait sur un vilain ton Voir l'avant-coureur de Pluton.
II faut sans suite et sans bagage Partir pour le sombre rivage.
Ma chère Acca, ma foi, tant pis, J'approche fort du margouillis Ou àes rives de l'onde noire.
N'aurois-tu pas un coup à boire Pour un peu rassurer mon cœur, Qui palpite déjà de peur D'entreprendre si grand voyage?
Sur mon honneur, si je n'enrage D'être forcée à le quitter, Ce cœur qui sut se délecter Aux dépens de Troyenne engeanee.
Tu neferois pas mal, je pense, D'en aller avertir Turnus, Qui de ma mort sera perclus De plus du tiers de sa figure, Qui peut-être en perdra sa hure, Car, pour le bon sens, il est hoc Qu'il est depuis longtemps au croc.
Mais dis-lui qu'il prenne ma place, Que tous nos gens l'on contumace, Que les Rutules, les Latins, Dans peu n'auront pas des patins.
Adieu pour jamais, ma fidèle; Si je puis t'envoyer nouvelle De ce qui se fait chez Pluton Ou de ce que dit Alecton, Tu le sauras, ma tourterelle. »
Alors de sa jeune escarcelle Sortit son âme en grand délit, Qui fit sortant un petit bruit, Fort approchant du doux murmure De petite chute d'eau pure :
« C'est un terme de jeu, jîris dans un sens adverbial : justement, à point nommé.