LIVRE PREMIER
Lequel de respect s'inclina m très-bas, qu'il s'en échina.
Il traita de même Sergestc ; Cloante, Gias et le reste De ces grands-pères des Romains Eurent leur part des baisemains.
La reine donc fut étonnée De l'apparition d'Énée, Et puis après se rassura, Le considéra, l'admira, Lui sourit au nez pour lui plaire, Contrefit sa voix ordinaire, Et lui dit, parlant un peu gras, L'ayant pris par le bout du bras (C'est par la main que je veux dire) : « Comment vous portez-vous, be;m sire?
— Moi, lui dit-il, je n'en sais rien:
Si vous êtes bien, je suis bien, Et j'ai pour le moins la migraine, S'il faut que vous soyez malsaine.
Vous vous portez bien, Dieu merci, Je me porte donc bien aussi. »
A cette élégance troyenne, Tant soit peu cicéronienne, Didon de rire s'éclata; Toute la troupe l'imita, Et ne dura cette risée Qu'autant que dure une fusée.
Le bruit cessé, la reine dit :
« Vraiment, le sort est bien maudit, De vous maltraiter de la sorte; Le grand diable d'enfer m'emporte, Quoique très-vilain animal, Si je ne lui veux bien du mal !
Vous êtes donc ce tils d'Anchise, De qui Vénus, nue en chemise, Reçut, sur les bords du Ximois, Un fardeau qu'on porte neuf mois, Dont sortit, la neuvaine faite, Votre personne si parfaite ?
Qu'il est peu de monde ici-bas,
Qui de vous ne fasse grand cas, Comme de quelque rare pièce !
Quand Teucer fut chassé de Grèce, Chez mon père il se retira, Et son assistance implora :
Il reçut de Bclus, mon père, Ce qu'il eût souhaité d'un frère.
En ce temps-là le bon Bélus, Suivi de soldats résolus, Menoit guerre très-violente, A ceux de Cypre l'opulente ; 11 prit l'île et la fourragea, Des dépouilles ses nefs chargea, Dont j'eus pour ma part une tonne De poudre de Cypre * très-bonne.
Mais que vous importe cela?
Or j'eus par lui, dès ce temps-là, * De vous parfaite connoissance, Et j'appris de lui la naissance, Et le progrès et la fin qu'eut Une guerre, où tant que vécut Hector, leur puissant adversaire, Les Grecs ne firent que l'eau claire"2 Contre les valeureux Troyens, Dont il me disoit mille biens.
Il me conta de vous merveilles, Au grand plaisir de mes oreilles :
Que vous étiez un grand sauteur, Un grand archer, un grand lutteur, Un grand sonneur de cornemuse, Faisiez des vers comme une muse, Baladin, assez violon Pour être envié d'Apollon, Admirable avec la guiterre, Et de plus grand homme de guerre.
Il n'auroit pas voulu mentir A la fille du roi de Tyr, Qui ne vous prend point pour un autre. Un grand malheur comme le vôtre, Sur elle aussi bien que sur vous, A tiré quantité de coups,
1 La poudre de Chypre, dont l'usage était très-répandu parmi les hommes comme parmi les femmes, surtout pour la chevelure, se taisait en prenant pour base de la mousse de chêne et de la farine de fèves.
2 Fa^on de parler proverbiale pour dire : ne réussirent point, n'eurent que des échecs.
Desquels elle a paré partie, Et s'est assez bien garantie ; Mais, enfin en ces vastes lieux, Par la bénignité des dieux, Elle fait jouer la truelle Après une ville nouvelle, Dont le plus bel appartement Est à votre commandement.
Très-grande pitié vous lui faites :
Malheureuse comme vous êtes, Ceux à qui tout porte guignon La font larmoyer sans oignon.
C'est pourquoi, monseigneur Énée, Que bénite soit la journée Que le brave fils de Vénus Et les siens sont ici venus. »
Ainsi dit la dame courtoise D'une bouche exhale-framboise.
Elle en reçut, si je ne mens, Plus de mille remercîmens ; Puis après, d'JEneas conduite, Une grande foule à sa suite, Au palais elle se rendit; Mais en partant, Virgile dit Qu'afin d'avoir les dieux propices, Elle mit ordre aux sacrifices.
Énée, en peine si ses gens Étoient bien buvans et mangeans, Fit marcher devers ses navires Cent pourceaux choisis, dont les pires Avoient quatre grands doigts de lard; Ils n'arrivèrent que bien tard, Encor qu'on les menât en laisse, Parce qu'ils avoient trop de graisse.
Il fit aller aussi vingt bœufs, Chargés chacun d'un sac plein d'œufs
Pour faire omelettes baveuses ;
Déplus, cent brebis non galeuses,
Chacune ayant son gras agneau,
Et six pièces de vin nouveau.
Cependant la maison royale
Ses plus riches meubles étale.
On ne voit que tables dresser,
Et que murailles tapisser;
Les moindres meubles sont d'ivoire
Historié d'ébène noire;
Les rideaux des lits, sans mentir,
Sont du plus fin pourpre * de Tyr,
Et même les tapisseries ;
Dans les riches orfèvreries
Que soutiennent de grands buffets,
On voit dépeints les nobles faits,
Et toutes les rudes mêlées,
Très-artistement ciselées,
Des rois de Tyr et de Sidon,
Où fut reine autrefois Didon.
Devant ^Eneas et sa troupe
On servit quelques plats de soupe,
Attendant un meilleur repas.
Ils ne s'en étonnèrent pas;
En fort peu de temps chaque assiette
Comme chaque écuelle fut nette.
Aussitôt qu'ils furent soûlés,
Ils furent aussi régalés.
Énée eut des gants chargés d'ambre 2,
Une belle robe de chambre,
Un habit et son balandran 3,
Qui, pour n'être que du bougran *,
Étoit riche pour ses paillettes,
Et six douzaines d'aiguillettes.
Achates eut du drap d'Usseau 5,
De quoi se faire un long manteau,
* D'ordinaire, pourpre n'était masculin que dans la langue du blason.
2 C'est ce qu'on appelait au dix-septième siècle des gants de senteur.
3 Et sa casaque. Le balandran était encore « un manteau de campagne, double depuis les épaules jusque sur le devant. » (Dictionn. de Furetière)
* Grosse toile gommée qu'on mettait, et qu'on met peut-être encore dans la doublure de certains habillements, pour les roidir.
& Usseau est un petit village du Languedoc, près Carcassonne, où l'on fabriquait alors d'assez grossiers draps de laine. Scarron, dans la seconde partie de son Roman comique (ch. xvn), caractérise les provinciaux du Mans, en les faisant danser à un bal donné par des personnes de la cour, en bas de drap d'Hollande ou d" Usseau.