LIVRE DOUZIÈME
Que l'on me descende auprès d'eux, Pour y pouvoir couver mes œufs, Par la colique qui me presse, Par mon cœur que tu mets en presse, Par Amatr, femme du roi, Enfin par toi, par lui, par moi, De ne plus chercher à combattre Un ennemi qui sait abattre La poussière d'un justaucorps, Et qui pourroit parmi les morts Faire passer mon espérance.
Peste ! il entend la manigance, Et me paroît plus fort que toi.
Du moins, mon cher, tremble pour moi.
Qui n'ai pas une once de vie, Qui de douleur par trop saisie, Pourrois bien te laisser ici, Sans sépulture, à la merci De cette race Phrygienne.
Que faudroit-il que je devienne, Si l'on t'alloit de part en part Percer par un coup de hasard ?
Non, je ne pourrois te survivre.
Et j'aimerois bien mieux te suivre, Que de voir un jour mon enfant Devenir le lot d'un pédant, D'un baladin, d'un escogriffe, D'un batteur d'estrade et d'antiffe1, D'un franc amateur de pois gris*, Enfin du roi des étourdis.
Je chéris trop ma Lavinie, Pour souffrir si grande avanie.
Elle épouseroil un Troyen !
Non, jamais il n'en sera rien.»
Cette fille suivoit la reine, Ne levant ses beaux yeux qu'à peine; Sur son teint parut incarnat, Qui lui donnoit nouvel éclat, Ce qui plut à notre compère.
Alors, transporté de colère, D'ardeur, d'amour et cœtera,
Ces mots tout haut il digéra :
« Éh! de grâce, arrêtez vos larmes!
Pourquoi tant de fausses alarmes?
Tout net, vous me portez malheur, Pe me témoigner tant de peur.
Oui, je prends à mauvais augure Votre larmoyante figure.
Je veux disputer le tendron, Dût-il m'en coûter mon chaudron, Ma cuirasse avec ma rapière.
Vous allez passer pour ratière3, Si l'on vous voit pleurer ainsi.
Je ne vous dis pas grand merci, Car d'une lame meurtrière L'un de nous doit sur la poussière Laisser le moule du pourpoint ; Je vous le dis, et ne crains point Que le destin me soit contraire, Si bien je ferai mon affaire.
Adieu, ma reine, et vous, mon cœur, Rencognez donc votre douleur, Je vais finir vos doléances; Comptez fort sur ces assurances,»
Après, il sort et trouve Idmon, Bon lévrier, bon compagnon ; Il lui dit : « Va-t'en chez Énée, Dans son camp fais une tournée ; Dis-lui que, dès qu'il sera jour, Je lui ferai faire un beau tour, Et que, nonobstant sa bravoure, Je veux avec mon tirebourre, Lui tirer l'âme de son corps Sans lui percer son justaucorps.
Que ses soldats posent les armes, Autant en feront nos gens d'armes; Ils verront si ce sera lui Qui sera vainqueur aujourd'hui.
11 faut enfin finir la guerre, De Troyens purger cette terre, Et que ce soit au champ de Mars, A l'ombre de nos étendards,
« Antiffe, terme d'argot. Batteur d'antiffe a tout à fait la même signification que batteur d'estrade : Et sur le grand trimard (chemin) aller battre Vantiffe (Grandvai-, poème de Cartouche.)
* Comme avaleur...; charlatan, glouton.
3 Capricieuse, fantasque.
Où j'épouserai Lavinie Avec grande cérémonie. »
À peine eut-il dit tout cela, Que ses chevaux on lui sella, Ce que l'on fit en sa présence.
On leur mouilla les crins d'essence, Puis on les meubla d'un harnois Noir, liseré d'un beau chamois.
Ensuite il prit sa cotte d'armes, Son beau corset, ses belles armes, Son sabre jadis si vanté, Qui par Vulcain fut présenté Au vieux Daunus toujours bon père, Que mal à propos vitupère Ce méchant fils, ce fier-à-bras, Ce fanfaron à six carats.
Puis il prit en main une lance D'une magnifique apparence, Laquelle venoit de bon lieu.
En la prenant par le milieu, Il dit : « Belle lance, ma mie, Tu me paroîtrois si jolie, Si tu voulois pour le présent Me défaire d'un faux plaisant, D'un forestier plein de lui-même, Qui croit, avec sa mine blême, Me faire garder le mulet, Me mettre au bout de mon rôlet *, Enfin m'enlever Lavinie.
Venge-moi de cette avanie, Toi qui servis si bien Actor, Quoiqu'il ne fût qu'un gros butor.
Fais donc que je terrasse Énée, Que sa mince et longue échinée Succombe dans ce chamaillis, Et reste dans le margouillis. »
Après ces mots, le roi Rutule Tonne, menace et gesticule, Va ranimer les courtisans, Et rassurer les habitans.
Ses yeux étinceloient de rage; Elle enflammoit tout son visage, Il en étoit tout coloré.
Puis, montant sur un char doré,
Il va, d'une ardeur affamée, Rendre visite à son armée.
Comme un taureau dans sa fureur Montre sa force et sa vigueur Quand il se voit prêt à, combattre, Ainsi faisoit le diable à quatre Énée au milieu de son camp, Se préparant d'entrer au champ Pour y moissonner de la gloire.
Déjà tout fier de la victoire, Il met les armes de Vénus, Joyeux d'apprendre que Turnus Veut bien mettre au croc cette guerre Et laisser en repos la terre Où règne ce bon roi Latin. Alors il fait voir du Destin Les décrets et les ordonnances; Et, pour calmer les doléances De son cher petit Iulus, Il lui donna cin<f carolus.
Ensuite il donna des otages Destinés pour servir de gages De la parole qu'il donnoit Touchant la paix qu'on demandoit.
Le lendemain, lu belle Aurore Venoit-elle à peine d'éclore, Que le Rutule, -en liberté, Et le Troyen, de son côté, Mesurent le champ de bataille Sous les remparts, près la muraille De la ville où la cour étoit, Et où d'aise chacun chauloit.
Là l'on dressa, le cœur en joie, Des autels pour les dieux de Troie Comme pour les dieux des Latins, Des Rutules, des Laurentins.
Les foyers pour les sacrifices Furent faits sous d'heureux auspices.
Des Troyens en robe de lin, Couronnés de pampre et de thym, Portaient de bonne eau dans des cruches; D'autres portaient en main des bûches, Ceux-ci portoient brandons de feu, Ceux-là se dilatoient un peu
« Me mettre à quia, à bout de ressources : « Faut-il que l'invincible Fier-à-bras »oit mainUnant au bout de son roolet ! » [Coméd. des Proverbes, H, vi.)