LIVRE DOUZIEME
En joiiant à la climusetlc f , Aux osselets, à la bûchette *, Faisant ronfler le flageolet, Imitant le rossignolet.
Les habitans sortent en foule, Dans le camp tenant pied à boule5, En attendant que le roi vînt Et que sa parole il leur tînt.
Là, l'on voyoit les deux armées, De la paix toutes deux charmées, Mais tous armés de pied en cap, Pour n'être pas échec et mat.
Les généraux, tout brillans d'aise, Couroient les rangs, ne vous déplaise,' Habillés tous d'or et d'azur, Portant corsets d'un clair obscur, Rubans tombans sur l'omoplate, Belles aigrettes d'écarlate, Brodequins des mieux figurés Et des sabres bien récurés, Montant chevaux à cabriole, Tout frais émoulus de l'école, Bonne rondache dans le bras, Bonne lance et bon coutelas, Des boucliers de filigrane, Casques dorés couvrant leur crâne; Enfin finale ils étoient bien, Puisqu'à tous il ne raanquoit rien.
Ils avoient tous la barbe faite Et mis des couleurs de toilette, Rabats blancs et de beaux poignets, Mais armés comme lansquenets, Pour faire honneur à cette fête, Qui devoit conserver leur tête.
Mnesthée et le fier Àttilas, Plus drus * que ne sont Quinolas, Voltigeoient au travers des files, En gens experts, hardis, habiles, Redressant les Tyrrhéniens, Les alignant sur les Troyens.
D'autre côté parut Messapc, Emmitouflé comme un satrape, Allant par-ci, trottant par-là, Marchant toujours cahin, caha.
Les femmes, même la canaille, Étoient épars sur la muraille, Sur la tour, la porte et les toits; Là, les vieillards montraient aux doigls Leurs lils, lenrs petits-lils, leurs gendres, La plupart, tous de vrais esclandres, Encor tout fatigués des coups Dont les Troyens, chargé leurs cous % Leur avoient prêté d'abondance Avec très-grande irrévérence.
Dans ce temps-là, dame Junon, Véritable attrape-minon, Quittant les cieux, vint sans compagne, Sur la crête d'une montagne Qu'aujourd'hui l'on appelle Alban; Là, debout, sans chaise ni banc, Elle voit le champ de bataille Où brilloit des plus la clinquaille, Presque au pied du palais Latin, Comme pour morguer le Destin, Même son vieux lance-tonnerre, Qui vouloit finir cette guerre.
Du doigt elle appela la sœur De ce Turnus, grand giboyeur, Lui dit ce que l'on peut apprendre, Si l'on veut lire un récit tendre, Que vous verrez ici complet, Bien dodu, solide et replet.
Auparavant d'entrer en danse, Quelqu'un pourroit (si bien je pense) Demander quelle est cette sœur; Ah! morbleu, je le sais par cœur, Et vous le saurez tout à l'heure, Curieux, ou que je demeure Court en si beau, si grand chemin; Je reprendrai mon train demain.
* Cligne-musette. On connaît ce jeu encore en usage.
* Probablement à la courte-paille, ou à petit Vonhommi vit encore, avec une bûchette enflammée.
3 Restant sans bouger, fixes et attentifs.
* Alertes, vifs, hardis.
& Sic. Passage grammaticalement indéchiffrable.
Juturne est son nom de famille, Et, comme elle étoit encor fille, Jupiter en fit l'amoureux Et poussa vivement ses vœux; Il les poussa si loin, je pense, Qu'il en vint à la complaisance De lui donner dans son cabat Deux leçons du noviciat De ce qu'on appelle hyménée, Dont la belle, d'une fournée, Eut à la fois deux embryons Qui sont de vaillans champions.
Le bon Jupin, pour récompense, Lui fit don d'une présidence, Car il en eut, ma foi, la fleur :
De fille de roi, c'est honneur Qui vaut une éclatante aubaine.
La charge en valut bien la peine, Puisque Juturne présida Sur les étangs du mont Ida, Sur les ruisseaux, sur les rivières, Sur les fontaines des bruyères Comme sur celles des jardins Des monarques et citadins.
Voilà de Juturne l'histoire; Mais je reviens à mon grimoire.
« Chère Nymphe, lui dit Junon, Qui portez si friand trognon, Dont je ne fus jamais jalouse, Quoi qu'un jour, sur une pelouse, Je t'ai prise en flagrant délit, Comme tu t'en servois de lit, Sans t'en paroître courroucée, ~ Puisque c'est moi qui t'ai placée Au-dessus des Nymphes des eaux, De Turnus je plains les travaux ; Il doit tôt finir sa carrière.
Je vois la Parque meurtrière Tenant dans sa main ses ciseaux, Pour terminer des jours si beaux.
Par ma foi, ce n'est pas ma faute, Si cette fois ton frère saute ; Je ne puis rien sur le Destin, Ni sur l'esprit de mon Jupin.
Ces fichus dieux opiniâtres, Incomplaisans, acariâtres, M'ont cent fois refusé tout net
Et m'ont donné ce camouflet, Sans seulement me faire excuse.
Va-t'en mettre en œuvre la ruse ; Pour lui, fais ce qu'il se pourra Et ce que bon te semblera.
Sommes-nous donc sans espérance, Et dans nos maux sans allégeance ?
Souvent, après de longs malheurs, On voit régner de grands bonheurs. »
Junon se tut. D'abord les larmes Firent éclipser tous les charmes Qu'avoit Juturne en son minois, Puis sur son sein deux ou trois fois Elle se donne des taloches, Cherche à Junon des anicroches, Lui dit que la reine des cieux Peut autant que celle des gueux; Qu'elle devroit mourir de honte De ne paroître pas plus prompte A servir son frère Turnus Contre sa rivale Vénus.
Puis d'eau tomboit une rivière Des endroits par où la lumière A tous les mortels se fait voir; Elle en mouilla tout son mouchoir, Sa robe, même sa chemise, Ce que Junon nomme sottise, Ne voulant pas dire vapeurs :
« Ce n'est pas là le temps des pleurs, Lui dit-elle d'un air sévère, Tant elle parut en colère De cet apostrophant discours.
Si tu veux conserver les jour* De ton Turnus, tu le peux faire :
Va-t'en renouveler la guerre, Et briser leur traité de paix; Mais qu'on ne m'en parle jamais!
Adieu ! Junon te le conseille. »
Juturne avoit prêté l'oreille A cet agréable récit; Aussi quitta-t-elle sans bruit Et la montagne et la colline.
Cependant la royale échine, Maître et monarque des Latins, Peuples rusés et fort mutins, Suivi d'une cour à l'antique, Des nobles et gens de boutique,