LIVRE DOUZIÈME
Marchoit d'un pas grave aux autels Pour des juremens solennels.
Le bon monarque, pour son âge, Marchoit en très-leste équipage, Traîné par quatre grands chevaux Jetant du feu par les naseaux, Tant leur ardeur étoit extrême.
On lui voyoit un diadème A douze fleurons, tout pareil Au diadème du Soleil, Qu'on disoit être son grand-père Et le mari de sa grand'môre, Ou son père étoit un bâtard; CarPhébusest un égrillard, Un picoreur, un maître drille, Un effleureur de jeune fille, Qui, dans cet aimable métier, Ne leur donnoit point de quartier.
Par deux chevaux plus blancs que neige, Mais bons écoliers de manège, Le fier Turnus étoit tiré Dans un grand char partout doré.
Affectant une ardeur mutine, 11 agiloit sa javeline Pour intimider le Troyen.
N'étoit-ce pas là le moyen De faire peur au bon Énée?
Lui qui, d'une seule halenée, Auroit mis bas ce Turlupin, Sous le bon plaisir de Jupin, S'entem}; car, pardi! dans ce monde, Où le proverbe en foule abonde, On dit qu'il faut à tout seigneur Rendre le devoir et l'honneur :
Or, comme il est des dieux le maître, Ergo des humains il doit l'être ; Raisonnement qui va son train, ■Et, selon moi, court et certain.
D'autre côté parut Énée, Avec sa troupe combinée, Armé de la main de Yulcain, Ayant un air doux et serein.
Tout près de lui étoit Ascagne, Monté sur échappé d'Espagne, Qui, comme iEneas, quelque jour, Doit cimenter Borne à son tour.
Un grand prêtre à blanche tunique,
Montant sur fringante bourrique, Portant en tête un capuchon, Traînoit d'une main un cochon, De l'autre brebis non tondue, Grasse à larder, jeune et dodue, Fille d'un mouton de Beauvais, Qu'iEneas conduisoit exprès, Pour ce plantureux sacrifice, Avec une blanche génisse.
Mais ce qui fait mon embarras, C'est que Maron ne nous dit pas Comment il conduisoit la bride :
Bête quinteuse veut un guide, Car ce seroit passer pour fou Que la lui laisser sur le cou. Droit aux autels le prêtre avance, Descendant avec nonchalance De sa monture à juste prix. »
Dès qu'on le vit on fit des cris, Pour le coup de réjouissance, Mais on en lit en abondance.
Sur la victime il fit des vœux, Puis il alluma tous les feux.
Alors le dévot sire Énée, Tenant sa lame dégainée, Debout reposant sur l'autel, D'un air qui n'a rien de mortel, Pas môme la moindre apparence, D'une mâle et fière assurance Apostrophe ainsi tous les dieux, Levant dévotement les yeux, Regardant la voûte azurée :
« Ce n'est pas une paix plâtrée, Soleil errant et vagabond, Qui marches par saut et par bond, Mais une paix consolidée Que le Latin m'a quémandée, Et que j'accorde à son besoin Gratis. Soleil, sois donc témoin Des sermens que je veux bien faire.
Vous, Jupiter lance-tonnerre, Et vous, implacable Junon, Qui de vos jours n'avez dit non, Quand il s'est agi de me nuire, De m'abîmer et me détruire ; Vous, le dieu du soudrillet ô Mars, Qui veillez sur nos étendards,
Qui du grivois gardez la panse, Qui lui procurez l'abondance, Et qui toujours du maraudeur Avez protégé la valeur, Dieux des ruisseaux, Dieux des rivières, Dieux des forêts, Dieux des bruyùres, Enfin, vous grands et petits dieux, Qui toujours perchez dans les cieux, Je veux que, si dame Victoire, Peut-être à force de trop boire, Se trouve assez peu de raison Pour vouloir que, comme un oison, Turnus devant vous me canarde, M'entrefessonne et me nasarde, Enfin, qu'il se trouve vainqueur De moi, jurant sur mon bonneur (C'est jurer sans beaucoup de risque) Qu'en ce pays frasque ni frisque Ne restera de mes Troyens; Qu'ils partiront avec leurs biens Pour se retirer près d'Évandre ; Qu'Iulus ne pourra prétendre De régir le bandeau royal, Et, sans faire le déloyal, Il tirera d'ici ses chausses, Chausses pleines de pièces fausses, Tant qu'à présent c'est vérité; Plus, avec la latinité, Signera paix des mieux conçue Et par mes gens des mieux cousue.
Que si, pour remplir mon espoir, Je reste maître du pressoir Et que Turnus en ait dans l'aile, Je veux, par une loi nouvelle, Établir la fraternité, Et, sans supériorité, Faire entre nous bourse commune; Plus, que chacun, dans sa tribune, C'est-à-dire son tribunal, Juge le bien comme le mal ; Que le Troyen et que l'Itale Seront en tout, fors de la gale, Uns et communs dorénavant, Et vivront comme auparavant, Indépendamment l'un de l'autre.
J'aurai soin de la patenôlre, Et de faire ériger nos dieux Dans tous les temples de ces lieux, Pour que nos Troyens, ces Nicaises, Les fumant, les fassent bien aises, Et farcissent bien leurs autels De mets propres aux immortels, Quoique jamais les dieux n'en tâtent; Mais leurs grands-prêtres s'en empâtent, Donnant à leurs clercs le restant, Gens d'un appétit dévorant.
Tandis que Latin, mon beau-père, Aura soin que l'État prospère, Fera la barbe à ses voisins, Encavera des plus fins vins, Fera marcher lochet *t pioche, Veillera sur le tourne-broche, Sur la cuisine et le ragoût, Et se chargera du bon goût, Fera lessiver ma chemise, Serrer du bois contre la bise, Enfin, tant dedans que dehors, Il aura le soin de nos corps.
De son côté, race Troyenne, Passablement comédienne, Commencera dès aujourd'hui A me bâtir un bon étui Qu'elle entourera d'une ville Exempte à jamais d'ustensile, Qu'on nommera Lavinium.
Ce n'est, ma foi! pas un dictum; C'est un serment que sire Énée Fait aux dépens de l'échinée, Que vous autres dieux, bonnes gens, Conservez depuis quarante ans Contre la mauvaise influence Des lieux où gît ma Révérence, Ou bien contre l'air empesté Qui pourroit troubler ma santé.»
Dès qu'il eut dit sa râtelée, Prenant la parole à volée, Le bon vieillard, roi des Latins, Sur ses pieds, en levant ses matas, Dit : « Je vous jure, ô sire Énée, Par la mer et la belle Astrée,
1 Sorte de bêche étroite.