‹ Le Virgile travesti en vers burlesquesChapitre 194 sur 227 · LIVRE DOUZIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DOUZIÈME

Par la lune et par le soleil Que je révère à mon réveil, Par les deux enfans de Latone, Par le protecteur de l'automne, Par les deux faces de Janus, Par le gros, gras et grand Turnus, Plus, par cette énorme puissance De cette vile et noire engeance Qui préside dans les enfers Et qui met les méchans aux fers; Par Junon, cette rabroueuse, Par ta mère, la raccrocheuse, Par ma couronne et mon bandeau, Par mon état et mon serdeau *, Par ma brillante Lavinie, Plus aimable qu'lphigénie, Plus transparente que cristal, Plus éclatante qu'un fanal, Plus tendre qu'une tourterelle Qui chante comme Philomèle, Qui sait jouer du clavecin, Qui conduit des mieux un tocsin, Bref, qui sait la fable et l'histoire, Bire, chanter, danser et boire; Enfin, par le grand dieu Jupin, Qui de pouvoir a plus d'un brin, Qui signe à bons coups de tonnerre Tous les traités qu'on fait sur terre ; Je jure donc par tout cela...

Je ferois mieux d'en rester là, Comme de ne pas passer outre.

Non, dussé-je contre une poutre Me casser la jambe et le bras, Là je n'en demeurerai pas.

Je jure donc paix, alliance, A si pieuse Révérence, Et je -la jure tout de bon, Sans mettre de restriction, Souhaitant qu'elle ait bonne chance, Mettant au pis toute puissance De m'insinuer le dessein De troubler l'eau de mon voisin, Comme le lait de ma nourrice, Par quelque malin artifice, Quand cette puissance une fois

Feroit tout aller de guingois Sur la terre et dans la nature, Dût-elle encor, par aventure, Confondre le ciel et l'enfer, Mêler la terre avec la mer; En donnant jour aux cataractes, Dût-elle changer les épactes, Faire de mon sceptre un sifflet, Enfin, comme un esprit follet, Faire chez moi le batelage, Et partout du remû-ménage. »

Ainsi chacun, par des sermens Accompagnés de juremens, Juroit la paix et l'alliance Sans qu'il parût de discordance.

On égorge alors, dans les feux, Le cochon en faisant des vœux, Qui, portant grains de pourriture, Fut trouvé de mauvais augure.

Pendant que cela se passoit, Chez le Rutule on devisoit Sur la triste et morne figure De leur roi, grand outre mesure, Qui, pendant le temps des sermens, Baissoit toujours ses yeux ardens.

D'une marche dégingandée, t*ar le Troyen vilipendée, On le vit marcher à l'autel :

Chacun crut voir Pantagruel, Tant ce prodigieux colosse Dans cet instant leur parut rosse.

De s'affliger il eut raison ; On le bridoit comme un oison, On lui ravissoit sa maîtresse, L'unique objet de sa tendresse, Sans que ce malheureux garçon En eût le moindre échantillon, Je veux dire la courte joie, Qui chez nous est la petite oie.

Le Rutulois en murmura, Et le Phrygien s'en carra; Ce que voyant dame Juturne, Prête à servir son frère Turne, Elle vint tomber dans le camp, Et prit la forme, au même instant,

* Ofhcier de bouche du roi.

LE VIRGILE tRAVÈSTl.

D'autres diroient la ressemblance, Peut-être aussi la remembrance, De Carmette, homme de valeur, Grand en naissance comme en cœur, Et de rang en rang la donzelle Fut tocsiner le boule-selle, Ou par un discours factieux Leur jeta de la poudre aux yeux :

«0 Rutulois! mourez de honte, Si vous souffrez qu'on nous affronte, Et si vous exposez Turnus Aux coups de ce fils de Vénus.

Êtes-vous donc las de vous battre, Et faut-il que je voie abattre Votre roi pour nous sauver tous?

Aux ennemis tâtons le pouls, Et voyons ce qu'ils ont dans l'âme.

Déjà dans la ville on nous blâme, On nous accuse de tiédeur ; Soldats, avez-vous donc du cœur?

Parbleu 1 c'est en cette rencontre Où chacun doit en faire montre.

Aiguisons nos sabres, nos faux, Il nous faut jouer des couteaux; Et qu'il soit dit que le Ru tu le N'eut jamais au talon la mule Quand il fallut tout hasarder Pour son ennemi nasarder, Pour se soustraire à sa puissance Et pour faire tourner la chance.

Nous sommes de plus deux contre un ; Donnons dessus, ils sont à jeun, Et n'auront force ni courage.

Je vous réponds de l'avantage, Si vous ne perdez point de temps.»

Ce discours sur les jeunes gens, Et sur les troupes Laurentines, Aussi bien que sur les Latines, Leur fit dire videbimus, Après petit gaudeamus; Au vent mettre d'abord flamberge, Dont la Juturne se goberge; Puis, les voyant fort ébranlés, Fort drus et fort recoquillés, Pétillant d'en aller découdre,

Se déterminer, se résoudre, A leurs brettes donner le fil, En un mot, aller de droit fil, Elle leur fit voir un présage, D'un aigle privé dans sa cage, Qui, sortant, vit nombre d'oiseaux Seulement habilant les eaux; Sans parler, sans faire aucun signe, L'aigle s'élança sur un cygne, Et dans ses serres l'enleva, Faisant en l'air grand brouhaha.

Dans l'instant on vit tous les autres Crier : «On enlève un des nôtres !»

Ce qui réveillant leur courroux, S'ameutant ils suivirent tous, En forme d'un épais nuage, Ce picoreur sorti de cage.

Il fut mené si vivement, Que l'aigle n'eut que le moment De lâcher sa prise et sa proie.

Ce présage apporta la joie, A bon augure il fut reçu, Comme avec plaisir il fut vu.

Tolumnius en grand volume, Qui de son art beaucoup présume, Adroit au jeu du corbillon, Prêt à demander: Qu'y met-on?

Devinant, non choses futures, Fort, mais très-fort sur les injures, A parler s'offrit le premier, Et se mit d'abord à crier :

« Tremblez, Troyens, à ce présage !

Soldats, allons en garouage1!

Les dieux se déclarent pour nous, Il nous faut vaincre ou mourir tous.

Qu'aucun ne fasse ici la bête !

Je vais me mettre à votre tête, Où je ferai voir du pays Aux Phrygiens fort ébahis De voir si grand patelinage :

Je ne donne pour tout potage, A ces échappés de brandons, Que des ronces, que des chardons A pâturer toute leur vie, Si, dan3 ce jour, ma bonne amie

LJ En divertissement, en partie de plaisir.

LIVUE DOUZIÈME.

La Victoire ne me fait voir Courir vers le sombre manoir Tous les Troyens de compagnie, Que moi devin j'excommunie De toute mon autorité, Parce que leur chef a traité D'une alliance que je casse, Comme faite par âme basse, Et contraire au bien des Latins, Des Rutules, des Laurentins, Choquant la majesté suprême, Extorquée avec stratagème, De notre roi mourant de peur, Et trop vieux pour avoir du cœur; Sans autre façon je la casse, Et je la remets dans la nasse.

Serrez donc bien vos bataillons, Et comme de noirs tourbillons Engouffrez-vous dans leur armée, Où la terreur est imprimée :

| Leurs chefs en ont l'air tout transi, Et, pour tout dire en raccourci, Leurs soldats sont tous des pagnottes, Des rodomonts, des frotte-bottes, Plus propres à panser mulets, Qu'à venir manger nos poulets.

Combattez pour votre défense !

Faites comme moi, je commence! *

Là-dessus ce mauvais falot Lança si fort un javelot, Que l'air en retentit sur l'heure :

Il se trouva qu'à la malheure, Neuf jeunes gens Arcadiens, Venus au secours des Troyens, Tous enfants d'un certain Gilipe, Et d'une certaine guenipe, Sage pourtant, si l'on en croit Virgile, qui ne la connoît Que pour être une Étrurienne ; Bref cette troupe Arcadienne S'entretenoit tout en un tas, Quand ce coup vint faire fracas Dans le ventre d'un des neuf frères, Ce qui troubla tous leurs confrères, Tant les Troyens, qu'Étruriens, Que Mantouans, que Phrygiens.

Les huit autres prirent les armes,

Firent au camp de grands vacarmes, Et commencèrent en fureur, Un choc qui fut l'avant-coureur D'une très-sanglante bataille, Où chacun des partis travaille A se mettre au-dessus du vent, .

Afin de gagner le montant, Et de mettre la décadence Parmi la noljle pétulance D'un ennemi qui donne bien, Et qui marque ne craindre rien.

Morbleu ! ce n'est plus raillerie :

On recommence la tûrie, Même on renverse les autels, Au grand mépris des immortels.

Le roi Latin court à la ville, Honnêtement pourvu de bile, De voir son alliance au croc, Et lui chassé comme un escroc, Tandis que le fougueux Messapc De tous côtés renverse et frappe, Avec grande déloyauté, Espérant rompre le traité, Et par là remplir son attente.

Il court, s'agite, et se tourmente, Ne fait partout aucun quartier, Ce dont il fit toujours métier.

Là, trouvant le monarque Aulète, Bon soldat, vigoureux athlète, Avec ses ornemens royaux, Assez bien munis de joyaux, D'un javelot il le traverse, Le fait tomber à la renverse, Droit sur le débris de l'autel, Dont il trépassa sans appel, Sans pousser murmure ni plainte, Ni témoigner aucune crainte De se voir réduit à son tour, D'aller dans si sombre séjour.

Messape après lui chante pouille, Pendant qu'un autre le dépouille.

Corinée, un tison en main, Que sur l'autel allant son train Il avoit pris dans la mêlée, Au brave Ébuse fit frillée :

Comme il lui portoitun grand coup, Il le grilla de bout en bout.

Podalyrc avoit pris à tâche, Quoique naturellement lâche, D'atterrer le pasteur Àlsus ; Mais, par un trop juste reflux, Alsus, d'une ardeur intrépide, Toutcourt sur lui tournant h bride, D'un coup de revers 5 propos Lui déplaça cinq ou six os, Et lui démeubla la mâchoire, Dont Podalyre eut grand déboire, Car il tomba dans le sommeil Qui n'est suivi d'aucun réveil.

jEneas, l'âme fort émue, Par les rangs eouroit tête nue, Levant les mains, criant bien fort :

« Par la jarni-bleu ! par la mort!

Eh ! quelle est donc votre folie?

Dites-moi, mes gens, je vous prie, Ne viens-je pas, dans ce moment, De faire à vos yeux le serment De notre traité d'alliance, Avec cette Latine engeance ?

Les articles sont arrêtés, Et pourquoi rompre nos traités?

Quoi donc! pour une bagatelle Vous recommencez la querelle ?

Un homme de plus ou de moins, N'est pas ce qui fera mes soin3.

Parbleu ! c'est à moi de combattre, Puisque Turnus veut bien se battre, Sans vous hasarder aujourd'hui ; Je vous réponds d'eux et de lui. »

Disant ces mots, flèche rapide, Dont on n'a jamais su le guide, Ni le bras qui l'avoit lâché, Ce dont JSneas fut lâché, Vint interrompre sa harangue, Imposer silence à sa langue, Apporter des douleurs au trot :

C'est bien fait, car il parloit trop.

Le béat du coup fit la moue, Ce qu'il fit en enflant la joue; De plus il en grinça les dents, Môme querella tous ses gens, Jeta son beau casque par terre,

Maudissant si fatale guerre/ Fit des ha, des hi, des ho ho, Et debout resta tout de go1.

Ses gens, troublés de sa grimace, L'auroient laissé dossus la place, Si son jeune fils lulus N'eût promis ses cinq carolus A cette indigne valetaille, Qui ne méritoit pas la maille; Tout aussitôt on l'emporta -, Et sur son lit on le jeta, Jurant contre sa destinée.

L'ardent Turnus, voyant Euce Quitter le camp et s'en aller, ■se, songea plus qu'à batailler.

11 pousse avec grande vitesse Son char où Jui parut la presse, Le fait voler sur les sillons Et passer sur les bataillons.

D'abord il assomme, il écrase, Fait aux Troyens mordre la vase/ De morts ou mourans fait un tas, Et porte partout le fracas.

Aux uns il prend la javeline, Et la leur darde dans l'échiné.

Il court au brave Sthélénus Qu'il joint à Tamire et Polus; Puis il s'en va forcer Eumède, Devant qui tout plie et tout cède', De se mesurer avec lui ; Il lui fit bientôt son étui.

Dès qu'il le vit sur la poussière, De son sang faire une rivière, Il lui dit : « Troyen, te voilà, Selon mon compte, assez bien là* Mesure donc notre Italie, L'unique objet de ta folie, Plantes-y des navets, des choux, Et même des topinamboux.

Est-ce ainsi, pour un homme habih Que tu veux fonder un ville?

Ton calcul est fort incertain, Puisque dans l'affreux souterrain Je viens d'emboîter ta figure, Pour un toujours, je t'en assure.

i De go ou tout de #o, se disait pour tout à coup, sans préparation, sans façon-

Page 1