LIVRE DOUZIÈME
Fasse danser le Laurentin Et dégringoler le Latin.
Pour moi j'en veux au roi Rutule, Qui va tranchant la clavicule A nos valeureux citoyens, Comme à nos fiers Étruriens.
En attendant, avec Achate, Je vais mettre en œuvre ma patte Au corps de réserve, où je croi Que je ferai parler de moi.
Allons, marchons, mon cher Ascagne:
Pour ce bon pays de Cocagne Chamaillons de tout notre cœur; Mais fais voir qu'un jour ta valeur, Sous une étoile fortunée, Égalera celle d'Énée Et celle de ton oncle Hector, Dont les hauts faits, en lettres d'or, Feront un jour de notre histoire Tout l'honneur et toute la gloire.»
Chacun après se dispersa, Et vivement bouleversa Du roi Latin la maraudaille.
Ce fut alors que la bataille Parut dans toute sa fureur.
Turnus étoit sur une hauteur, Examinant, en homme habile, L'ennemi qui, d'un pas agile, Venoit l'attaquer par trois corps.
Le repentir parut alors Dans le cœur de Latine engeance, D'avoir détourné l'alliance Qu'elle avoit depuis si longtemps Vu pour son bonheur en suspens.
Les cœurs furent glacés de crainte, Et ressentoient déjà l'atteinte Qu'alloit leur porter à foison Si gros et si noir caveçon ' .
Cette marche étonna Juturne, Craignant de voir entrer dans l'urne
Ce frère qu'elle chérissoit, Dont si grand cas elle faisoit.
Elle courut, tout éperdue, Toujours se cachant dans sa nue, Et galopant après Turnus, Dont elle s'étoit fait l'Argus.
Dans ce temps les troupes de Troie, Au bruit d'une éclatante joie, Débouchèrent de trois côtés, Ou bien des deux extrémités, Et du centre de forte ligne.
Déjà chaque troupe trépigne; Les chevaux même en trépignoient, Mais les Latins en rechignaient.
D'abord Ozyris par Thymbrée Eut sa carcasse balafrée.
Gyas étourdit Épulon, En lui lâchant d'un tortillon * Avec vigueur sur sa caboche, Dont cette petite bamboche 3 Cracha sa cervelle et ses dents.
Achate fouilla les dedans Du malheureux, mais brave Usente, En lui faisant mortelle fente Dans un lieu qui ne se dit pas, Parce qu'il est placé trop bas.
Dans son coin le rude Mnesthée Faisoit de morts une chartée:
Il écorna Archétius, Déginganda Tolumnius Qui venoit de rompre la trêve; Pour sa peine il mordit la grève, Disant : « Latins, tout est perdu; Vous n'avez qu'à tourner le eu Devaut si fatal adversaire.
Je ne vis jamais tel corsaire :
Il ne se sert que d'un tricot Pour assommer sans dire mot. »
Après ces mots vint la déroute Du Latin qui fit banqueroute
« Littéralement, une espèce de muselière qu'on met sur le nez du cheval pour 1<? dompter ou le dresser.
* Torchon tortillé en rond.
» Ce p etit homme: — du peintre Bamboche, qui peignait de petites figures caricaturales, auxquelles on donna son nom. On sait que certaines marionnettes ont conservé cette désignation*
A la gloire comme à l'honneur, Tant cette chute leur fit peur.
Tout fuit de nouveau vers la ville; Tout fut suivi d'un vol utile Aux Troyens qui les poursuivoient, Et qui de trop près les suivoient, Pour ne pas jouer de la lance En si notable décadence.
Jamais ne fut tel embarras, Tel chamaillis et tel fracas ; J'en frémis encor quand j'y pense.
jEneas, en cette occurrence, Portant en son cœur un calus1, S'attachoit à chercher Turnus.
Mais }a belliqueuse Juturne, Quittant monsieur le vent Vulturne Qui conduisoit partout ses pas, Prit le justaucorps et les bas, La casaque avec la parure, Le bonnet garni de dorure, Le corps, le visage et la voix Du cocher de ce fin matois, Que l'on nommoit, je crois, Métice; Et, par ce prudent artifice, Elle eut la conduite du char Que gouvernoit ce Jaquemart, Et sur lequel étoit son frère.
Ainsi, devenant sa cochère, Elle voltigeoit sur les flancs, Passoit fort loin des combattans, Surtout de l'intrépide Énée, Qui, dans sa rage forcenée, Àuroit pu, sans beaucoup d'effort, Finir la guerre par sa mort.
Ainsi, comme on voit l'hirondelle, A ses petits toujours fidèle, Voler par-ci, voler par-là, Prendre deçà, comme delà, De quoi leur servir de pâture, Ainsi voltigeoit la voiture De Turnus au loin des Troyens.
Croyant leur barrer les moyens De pouvoir l'aborder en face, Juturne faisoit volte-face D'un air content, doux et serein,
Ce qui se voyoit sur son teint.
D'autre côté, le fils d'Anchise, fte le trouvant pas à sa guise, Quoiqu'il se présentât partout, Bisquoit de ne pas faire atout Sur si monstrueuse figure, Lui gardant bonne fourbissure En cas d'accroc ou d'action; Mais cette noble intention JN'étoit pas celle de Juturne, Qui déroboit son frère Turne Au ressentiment d'iEneas, Quand il lui tomboit sur les bras,
Dans ce temps, le fougueux Messape, Toujours machinant quelque attrape, Crut, s'il atterroit le Pieux, Que le combat iroit des mieux Pour sa Rutuloise canaille, Qui, se sauvant par la broussaille, Donnoit le temps aux Phrygiens De lui préparer des liens; Sur ce, lui lança javeline, Mais jEneas„ courbant l'échiné, Para le coup adroitement.
Ce fut dans ce fatal moment Qu'on le vit, comme une Furie, Crier, comme un furieux crie :
« Point de quartier, nous les tenons; Mes citoyens, tambourinons !
Je vous réponds de la victoire, Et pour chacun deux coups à boire.»
Puis il attesta Jupiter; Ensuite il mit son sabre à l'air, Lâcha la bride à sa colère, Prit sa lance la mortifère, Fit grand carnage et grand butin Chez le Rutule et le Latin, Sans distinction de personne.
La peste 1 il la leur bailla bonne !
Quel Dieu fera pour moi des vers, Ou de fil droit, ou de travers, Nous dit Maron avec emphase, Comme s'il sortoit d'une extase :
Oui, quel Dieu me fera des vers, A l'endroit ou bien à l'envers,
* Un endurcissement, une rancune impitoyable.