LIVRE DOUZIÈME
Avec les points, et les mesures, Les pieds, les pouces, les césures, Qui nous apprennent, nom par nom, Ceux du commun et de renom Que Turnus et messire Énée Assommèrent cette journée ?
Quoi ! les dieux auroicnt-ils voulu Que ces deux furieux goulus Se fissent si cruelle guerre, Au lieu d'être en repos sur terre, Et d'établir entre eux la paix, A deux de jeu de tous les frais, Par une alliance éternelle ?
Pardi, vous me la contez belle ! Si Jupin ne l'avoit voulu, Et dans son conseil résolu, jEneas seroit dans sa Troie, Et le Rutulois hors de proie.
Ainsi concluons hardiment Qu'ainsi le veut l'Altitonnant.
Cependant, dans sa frénésie, Le fils d'Anchise fit tûrie :
11 accrocha le fort Sucron, Par le milieu du paturon *, Dont il fit drôle pirouette, Tournant comme une girouette, Puis au centre des Butulois, Fut, en zigzag et de guingois*, Renifler sur un peu de paille Son esprit, qui de la marmaille Étoit un hardi rejeton ; En trépassant il fit un ton, Tenant du cri d'oiseau nocturne, Qui lit éternuer Juturne, De Turnus gronder les boyaux, Et cabrer ses deux fiers courtaux.
Talus, Tanais et Céthége Servirent tous trois de cortège A cet infortuné Sucron, Pour passer la barque à Caron.
Onyte, fils de Péridie, Mourut de même maladie, Et l'illustre prince Murran
Eut d'JIneas un vilain cran, Qui fit rejaillir sa cervelle Sur le troussequin de sa selle, Dont il tomba sous ses chevaux, Qui firent les provinciaux, Foulant aux pieds Monsieur leur maître, Ne voulant pas le reconnaître3; Mais ce prince, en passant le pas, Leur dit: «Vous êtes des ingrats !»
Cupente après reçut sa dose, Faisant laide métamorphose, Puisque le Troyen tout d'abord D'homme vivant en fit un mort.
Enfin de sa fine alumelle Partout il emportoit rouelle, Ce qui mit le Latin à sac.
Turnus ailleurs faisoit un trac, Dans lequel Amicle et Diore Firent une fin peu sonore .
Tous deux furent décapités, Et leurs têtes aux deux côtés De l'avant-train de sa charrette, Pour servir de noble étiquette Aux Phrygiens de sa valeur.
Il fut de là porter malheur A quatre frères de Lycie :
Tous quatre y perdirent là vie.
Il éreinta le fort Hylus, Épaula Menette de plus, Et retourna la camisole Du riche et redoutable Éole, Qu'Achille, ni même les Grecs, Ne purent voir dans les échecs Que souffrit la brûlante Troie, Quand des Grecs elle fut la proie.
Comme on voit marcher un torrent, Entraînant avec son courant Tout ce qui se trouve en sa route ; De même on vit grande déroute Chez le Rutule et le Troyen, Le Laurentin, l'Arcadien, Par nos deux héros en gourmades, En croquignoles, en cassades,
< Ce terme désigne proprement une certaine partie de la jambe du cheval.
* Tout de travers, sans règle.
3 Allusion aux révoltes de plusieurs provinces contre l'autorité royale.
Turnus et le fier ^Eneas,
Qui d'assommer n'étoient point las.
On ne vit jamais de bataille,
Où de part et d'autre on ferraille
Avec tant de brutalité :
On ne voit qu'animosité,
Qu'estropiés, que gens sans têtes,
Sans jambes, bras, casques ni crêtes,
Que Quinze-vingts, que balafrés,
Que tronqués, que défigurés.
Alors, le pieux lils d'Anchise Méditoit funeste entreprise Pour le trône du roi Latin, Dans lequel il veut sans gradin Monter, pour y régir Tltale :
Aux dents c'est n'avoir pas la gale.
Comme il cherchoit l'ardent Turnus, Il fut inspiré de Vénus De marcher tout droit à la ville.
En effet, la trouvant tranquille, Jouissant d'un calme profond, Sur elle à l'improviste il fond ; Mais avant, appelant Sereste, Ascagne, Mnesthée et Sergeste, Il leur ouvrit d'abord son cœur, Les conduisit sur une hauteur, D'où ce chef leur fit voir ses vues Et les plus sûres avenues Pour déloger de son palais Le roi Latin à peu de frais.
Pour les animer, notre Énée, D'une langue bien affinée, D'où coûtaient le sucre et le miel, Dans un discours pétri du fiel Qu'il avoit contre cette engeance, Leur étala son éloquence :
« Or suivez tous, mais promptement, Mes ordres, et voici comment, Dit iEneas d'une énergie Qui de l'effet fut tôt suivie.
Avant que de battre le fer, Je vous réponds de Jupiter :
Agissez donc sur ma parole, Elle n'est rien moins que frivole, Puisque je veux dès aujourd'hui Me coucher dans le lit d'autrui, M'emparer de la lèchefrite,
Du poêlon et de la marmite Du roi de la Latinité, Dans sa capitale ou cité, Où mes lois seront approuvées, Où je lui taille des corvées.
Partout et la flamme et le sang, Sans garder mesures ni rang, Joueront leur jeu d'une dégaine, Qui du Latin fera la peine.
Dans son palais à mon gogo, Je vais m'héberger tout de go.
Vous autres, faites dans la ville Élection de domicile, Et cherchez-vous le meilleur coin :
Vous n'en aurez que trop besoin, Comme de faire un peu ripaille, Après le gain de la bataille, Après laquelle, toutefois, Je dois joindre le Rutulois, L'abattre, si je puis le faire, Et de ce cruel adversaire Me délivrer pour un jamais, Afin de jouir de la paix.
Cependant, marchez à la ville:
Elle me paraît le mobile Des entreprises de Turnus ; Allez la brûler rasibus, Et, prenant en main torche ardente, Sur leurs maisons faites descente, Ou faites-leur garder la foi De leur traité fait avec moi. Je veux que mon cher fils Iule Avec vous trois s'immatricule, Tandis que je vais au palais, Vous faire bouillir des œufs frais, Ordonner qu'on mette à la broche, Qu'on fasse cuire une brioche, Qu'on mette au four un bon pâté, Et qu'on vous prépare du thé, Pour vous remeltre des fatigues Que vous causeront les intrigues De ces malheureux pas6efins, Les Rutulois et les Latins. *
Ces mots dits, les troupes Tïoyennes Se joignant aux Étruriennes, Chacun, l'échelle d'une main, Vers les murs la dresse soudain,