‹ Le Virgile travesti en vers burlesquesChapitre 199 sur 227 · LIVRE DOUZIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DOUZIÈME

Mauvaise sœur, je t'ai connue, Quand tu vins à la boulevue1, Par un coup de témérité Mettre à néant notre traité.

Quel Dieu , mais non, quelle Déesse À nos grands travaux s'intéresse?

N'as-tu fait un si grand efi'fort Que pour venir pleurer ma mort ?

Mais, madame la mijaurée, Qui tranche ici de la sucrée Et qui me faites les yeux doux, A ce qui se fait pensez-vous?

Vous êtes-vous donc enivrée?

Que fais- je dans cette contrée?

Puis-je me flatter d'échapper, Si le Troyen peut occuper Du roi Latin la capitale, Et donner le tour à l'Itale?

N'ai-je pas vu mourir Murran, Sous les coups de ce fier tyran, Aussi bien que l'ardent Usente, Qui du sort a suivi la pente?

Je souffrirois donc qu'à mes yeux iEneas désole ces lieux !

Non, je veux à bons coups de lance, Repousser du fanfaron Drance Les reproches qu'en plein conseil M'a faits ce poltron sans pareil.

Quoi ! tu voudrois que cette terre Vît Turnus éviter la guerre, S'enfuir devant ses ennemis, Et comme un ver, une fourmis*, Se cacher devant cet Énée, Lui qui veut de mon hyménée

Effrontément rompre le cours?

Si chers ne me sont pas mes jours, Pour n'oser mettre à l'aventure Ma triste et piteuse figure.

Dieu des enfers ! oh ! vous Pluton, Venez ! mais non pas à tâton, * Protéger le malheureux Turne, Que le grand Jupin dans une urne, Veut entasser en raccourci, Ce qui me met en grand souci.»

Ces mots furent lâchés à peine, Que Sages, galopant en plaine, Et traversant les ennemis, Vint lui rendre compte des cris Que l'on entendoit dans la ville :

« Prince, courez, soyez habile, Lui dit-il, tout est à vau-l'eau!

Allez faire le pied de veau * A cette face efféminée, A ce cafard, ce bel Énée, Qui déjà s'est mis sous le dais De notre roi dans son palais, Pour qu'il épargne de l'Itale Le monarque et la capitale.

Les bourgeois, ces lâches oisons, Ont abandonné leurs maisons :

Déjà le feu sort des fenêtres, Sans qu'il paroisse que nos reîtres Veuillent, dans cette extrémité, S'exposer pour notre cité.

Le roi sur le choix de son gendre Chancelle, et ne sait plus qui prendre; Pour la reine, vous croyant mort, Elle a déjà brusqué son sort,

« A l'étourdie.

« Ce mot pouvait s'écrire, à une époque antérieure, avec une s au singulier, quoique ce ne fût pas l'usage. La Fontaine l'a écrit ainsi, dans la douzième fable du livre II :

Quand, sur l'eau se penchant, une fourmis y tombe, Et dans cet océan l'on eût vu la fourmis...

Nous avons déjà vu d'autres exemples de licences analogues, moins autorisées que celle-là. Moreau de Brasey traite un peu la grammaire en ofticier de cavalerie. 3 Faire la cour, faire le chien couchant :

Il me donne la terrine

Et me fait le pied de veau.

(Parnasse des Mvses.)

Puisque, sans corde ni ficelle, Elle a pendu son escarcelle.

Messape et le seul Attinas, Sinon recrus * , du moins bien las, Soutiennent d'une ardeur étrange De vos ennemis la phalange, Tandis qu'allant par-ci, par-là, Turnus se moque de cela.

Descendez de votre charrette, Et faites-vous voir un athlète, Brave soldat, bon allié, Digne de l'aimable moitié Pour qui vous soutenez la guerre.

Que faites-vous sur cette terre?

Je n'y vois point nos ennemis :

Seroit-ce contre des fourmis Que vous chercheriez à combattre ?

Allons, morbleu ! allons nous battre!

Montez sur ce cheval de main, Il est sûr, et va très-bon train.»

Ce discours assez ironique A Turnus fit faire la nique.

Il en pâlit; si c'est de peur, C'est ce que ne dit pas l'auteur, De plus je n'en sais rien, j'en jure ; Mais, branlant assez fort la hure, Sur terre il attacha ses yeux, Déjà troubles et furieux, Pleins d'emportement et de honte, De voir une chute si prompte.

Saisi d'une ardente fureur, On voyoit palpiter son cœur, Dont l'impétueuse faiblesse Ne montroit que trop sa tendresse.

Son visage six fois changea, Et sa raison se dérangea, Tant cette affreuse rêverie Avoit excité sa furie.

D'un pas peu sûr et chancelant Il circule, les bras branlant, Entre les dents dit des paroles, Qu'on peut nommer des fariboles ; Attaque l'eau, l'air et le feu, Entre cuir et chair peste un peu, Maudit parfois sa propre terre,

< Brisés de fatigue.

Se donne au diable avec la guerre, Et tout à coup, portant aux cieux Ses regards toujours furieux, Il semble de son effarée Accuser la voûte éthérée.

Enfin, reprenant ses esprits, Sa raison et son coloris, 11 tourne ses yeux pleins de rage Sur la ville où se fait carnage, Et vit sortir comme d'un four, Du plancher d'une grosse tour, Torrent de flammes ondoyantes, Portant étincelles brillantes Jusqu'au faîte du firmament.

Turnus s'écrie en ce moment :

« Laisse-moi, sœur infortunée, Suivre ma triste destinée !

11 faut lutter contre le sort, Et chercher mon arrêt de mort.

Je suis las de vivre en infâme, Partons ! je me sens tout de flamme, Puisqu'il faut en venir aux mains, Pour plaire à nos dieux inhumains.

Va ! je te laisse ma brouette, ♦ Mon char, si tu veux ma charrette.

C'est trop suspendre ma fureur, Il faut calmer cette rumeur, Jouer des poings, faire conquête, Vendre des plus cher notre tête, Montrer que, loin d'être poltron, Je sais parer mon large front De lauriers passes en couronne.

Oui, de ma lenteur je frissonne !

Et j'en ai même, chère sœur, Dans l'âme une si grande horreur, Qu'elle m'accable et m'assassine. »

D'abord il prend sa javeline, Court au galop sur l'ennemi, Qu'il n'étrilla pas à demi, Laissant sa sœur fort affligée, Et de son dessein outragée.

Il entre dans des bataillons, Qu'il disperse sur les sillons, Comme un roc qui d'une montagne Se sépare, et dans la campagne

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