LIVRE DOUZIÈME
Entraîne tout en son chemin; Ainsi Turnus, le dard en main, Pénétré d'horreur et de rage, Renverse tout sur son passage, Abreuve la terre de sang, Vers la ville, de rang en rang, En traversant toute la plaine, Court et vole à perte d'haleine.
Alors il élève sa voix, Et s'écrie: «0 vous, Rutuloisî Et vous ïroyens, quittez les armes!
Je viens pour finir vos alarmes. Qu'il paroisse ce rodomont!
Ce fugitif ! ce vagabond !
Qu'il vienne éprouver sa ferraille, Avec moi dans une bataille !
Il faut consommer le traité Dont ce pisse-froid s'est flatté, Et qu'un de nous deux sur la place Laisse de sa lourde cuirasse Le moule, pour avoir la paix, Et pour qu'elle dure à jamais, Au moins pour ce qui me regarde, Car, si je meurs, je n'aurai garde De venir troubler le repos, Que la perte de mes gros os Doit, en finissant cette guerre, Faire régner sur cette terre.»
Aussitôt on fut, à grands pas, Avertir le bon ^Eneas Que Turnus en vouloit découdre.
Sans perdre temps à se résoudre, Il prit ses armes, les baisa, Surtout sa brette il caressa ; Ensuite ce pieux Énée Recommanda sa destinée A sa bonne mère Vénus, Et, pour joindre l'ardent Turnus, De lui-même il quitte la ville ; Puis dans le camp, d'un pas agile, Il va tâter le Rutulois, Des armes, comme de la voix.
Les deux partis sont aux écoutes; Même le roi, malgré ses gouttes, Voulut se rendre spectateur, Pour mieux s'assurer du vainqueur.
Les dames de cour, les bourgeoises,
Les coquettes, fines matoises, Venoient, courant de tous côtés, Pour voir ce miroir de fiertés, Cet ennemi, ce personnage, Partout chanté pour le plus sage, Même le plus religieux, Qui fut sous la cale des cieux. Nos champions dans cette lice, Loin de marcher en écrevisse, Entrèrent tous deux fièrement, En se regardant brusquement Du coin de l'œil par la visière, Portant en leur main la rapière, Sans révérence, ni salut, Chacun en tête même but.
Ils commencent cruelle guerre :
Plus d'une fois frémit la terre Des coup? alfreux qu'ils se portoient.
Pièces d'armes partout voloient, Tant des casques que des aigrettes, Si rudement tranchoient leurs brettes !
Figurez-vous deux fiers taureaux, Jetant le feu par les naseaux, Disputant tous deux une vache:
Ainsi du sabre, ou de la hache, Nos deux combatlans, animés, Tenoient leurs partis alarmés.
Jupiter du ciel empyrée Tenoit balance équilibrée, Dans laquelle étoient les deslins De ces deux maîtres diablotins, Qui se disputoient pour la gloire De si magnifique victoire, Laissant à décider le sort Sur lequel penchera la mort.
Alors, faisant une gambade, Turnus voulut donner cassade A son rival bien sur ses pieds, Pour réjouir ses alliés; Mais il ne fit qu'une entamure A deux bons pieds dessous la hure Du vigoureux sire ^Eneas, De la pointe d'un échalas.
Les Troyens crièrent alarmes, Youloient se servir de leurs armes; Autant en firent les Latins, Les Hulules, les Laurentins.
Cependant de cette équipée Turnus vit casser son épée, Dont sa bravoure le laissa, Et de peur son sang se glaça.
Dans ce moment il prit la fuite; iEneas se mit à sa suite, Et d'un pas certain et léger Cherche un coin pour le ramager.
Comme un limier, en pleine chasse, Au cerf effrayé donne chasse, Le suit en plaine et dans les bois, Le gueulant toujours de la voix; Énée ainsi sur le Rutule, Qui toujours fuit, ou bien recule, Fond en homme qui veut punir Qui sa gloire a voulu ternir.
Turnus, s'enfuyant par courbette, A ses gens demandoit sa brette, Qu'il avoit, comme un Jaquemar, Laissé, partant, dessus son char, Ayant pris celle de Métisse, Ce qu'il ne fit pas par malice :
Mais point de brette et point de gens, Dont il perdit presque le sens, Là près, un olivier sauvage Avoit naguère fait ombrage; A Faune il étoit consacré Et du matelot révéré, Lequel, échappé d'un naufrage, Venoit là lui rendre un hommage; Par des danses et par des jeux, Par des présens et par des vœux.
Le Troyen, qui rien ne néglige, En avoit fait sauter la tige, Pour mieux voir le Latin de front ; Ce n'étoitplus qu'un mauvais tronc Dans lequel avoit par méprise Le vénérable lils d'Anchise Lancé son dard, croyant bien fort Du coup mettre Turnus à mort.
-dEneas se courbe et s'empresse, Pour tirer son dard de la presse, Afin de le mieux ajuster, Et par là de tarabuster Ce Turnus si fier à la course, Qui, pressé, fit, pour sa ressource, Au dieu Faune cette oraison,
Qui fut alors fort de saison :
« 0 toi, Divinité puissante, Écoute ma voix languissante; Je demande de tout mon cœur Qu'un jour tu sois mon protecteur.
Mais ai-je l'esprit en ccharpe ?
Suis-je brochet, ou suis-je carpe ?
J'ai besoin, dans cette action, De ta douce protection.
Et toi, belle et charmante plante, Dont la feuille est toujours brillante, Cher olivier mis à néant Par ce Troyen, ce fainéant, Qui, comme un foudroyant tonnerre, Pour s'amuser te mit par terre, Par le respect que j'ai pour toi, Retiens ce dard, fais-le pour moi, Car, si ce garnement d'Énée Y met sa patte fortunée, Cher olivier, adieu ma peau :
De ce dard je vais au tombeau. »
Sa prière fut exaucée, Dont Turnus en rit en pensée.
Mais, tandis que notre jEneas Se donnoit beaucoup de tracas Pour obliger cette racine De lui rendre sa javeline, Juturne, sous l'air et l'habit De Métisse, comme on l'a dit, A son frère donne en cachette, Comme il fuyoit, nouvelle brette, Dont Vénus beaucoup s'indigna, Et même à part soi rechigna De voir une telle licence :
Dans son nuage elle s'avance D'un air pincé, mais égrillard, Et du tronc arrachant le dard, A la bonne ou maie aventure, Elle en arma sa geniture, Qui, se voyant le dard en main, Poursuivit cet ultramontain, Qui lui faisoit si grand ombrage, Avec vigueur, avec courage.
Enfin, pour finir leur débat, Ils recommencent le combat.
Pendant cet effrayant spectacle, Jupiter, de son tabernacle,