LIVRE DOUZIÈME
Avisa madame Junon, Sur un rivage en rang d'oignon, Pour observer cette bataille, Où des mieux chacun se chamaille.
Laissant là son ton souverain, Il l'aborda d'un air serein, Et lui dit : « Petite poulette, Avec votre mine doucette, Que guignez-vous dans ce réduit ?
Minuteriez-vous quelque bruit Pour mon paisible domestique, Selon votre bonne pratique ; Ou contre le désir des dieux, Venez-vous encore en ces lieux Troubler notre confrère Énée ?
Car vous savez sa destinée, Et qu'il doit un jour parmi nous Être agrégé pour son air doux.
Machinez-vous quelque bagarre, Ou quelque nouveau tintamarre ?
Falloit-il qu'un Dieu comme lui, Dont je me déclare l'appui, Fût blessé par le mortel Turne?
Falloit-il que votre Juturne, Qui d'honneur n'eut jamais un grain, Rendît à ce prince forain Une si tranchante alumelle, Puisque, sans nous, que pourroit-elle?
Que pourroit-elle, cette sœur, Sans votre infructueuse ardeur ?
Pour le passé, je vous dispasse, Et dès à présent je m'en casse ; Mais, s'il vous plaît, pour l'avenir, Junon, il faut vous contenir.
Vous avez par mer et par terre A cet /Eneas fait la guerre, En tout traversé ses projets, Fait périr ses meilleurs sujets, Parce que Paris, ce bon homme, Ne vous donna point une pomme :
Belle raison, pleine de sens, Pour tourmenter ainsi les gens, Et leur donner, comme par grâce, De pays en pays la chasse !
C'en est assez, retirez-vous, Et, croyez-moi, filez plus doux.
Par vos soins la maison royale
De son ami, roi de l'Haie, A des noces mêle des pleurs, Et se confit dans les douleurs.
Eh ! fi ! pourquoi ce tripotage ?
Que peut vous valoii votre rage, Qu'à vous attirer mon courroux ?
Encore un coup, filez plus doux !
Votre conduite me chiffonne, Entendez-vous bien, ma mignonne?
C'est votre mignon qui le veut, Qui l'ordonne, et même qui peut Se venger de votre constance A passer sur mon ordonnance.»
Ces mots, lâchés d'un air hautain, Firent un effet si certain, Qu'on en vit Junon plus soumise Touchant le sort du fils d'Anchise.
« Seigneur, dit-elle à Jupiter, Quoique Turnus me soit fort cher, A son destin je l'abandonne ; Sans cela j'irois en personne, Semer la crainte et la terreur Dans les bataillons du vainqueur.
Il est vrai qu'abandonnant Turne, J'approuvai que sa sœur Juturne Fît tout ce qu'un autre auroit fait, Pour lui conserver son paquet, Fors d'en v< nir, à force ouverte, Causer aux Troyens quelque perte Comme au Pieux que vous aimez - Et qu'en effet vous estimez; Mais, comme elle a passé mes ordres, Je consens à tous les désordres.
Allez, j'abandonne Turnus, Mon cher, je n'y retourne plus; J'en jure, parbleu ! par la source Du Styx, en serment ma ressource, Même celle de tous les dieux, Comme moi, jurant à vos yeux.
Maintenant j'abhorre la guerre, Et ne demande sur la terre, S'il vous plaît, mon cher libwtin, Qu'une grâce pour le Latin, Sans violer la destinée De ce futur confrère Énée.
Je voudrois bien pour tout jamais, Quand vous accorderez la paix
Aux l'hrygiens comme à l'Haie, Et que d'une main libérale Vous ferez un don au Pieux Du grand air et des deux beaux yeux De son infante Lavinie, Je voudrois donc que l'Italie De votre gré garde son nom, Ses coutumes et son jargon, Ses habits, sa même parure, Ses agrémens, sa bigarrure ; Que jamais les Italiens Ne soient appelés des Troyens; Qu'enfin, pour me remettre en joie, Puisque les Grecs ont brûlé Troie, Ce nom soit comme trépassé Et du livre des noms cassé.
Daignez, mon mignon, y souscrire.»
Jupiter se mit à sourire, Et, pour la sortir de ce lieu, 11 dit : « Quoi ! la fille d'un Dieu, La sœur et la femme d'un autre, Une Déesse à patenôtre, Et, pour tout dire, une Junon, Aura les soins d'une guenon, Se mettra toujours en colère, Malgré son époux et son frère ?
Allez ! calmez votre fureur, Si vous voulez être mon cœur, Mon amour, ma vie et mon âme, Ma bonne sœur, ma chère femme.
Je vous réponds que vos Latins Presque tous vrais Georges Dandins, Feront leurs discours, leur harangue, Dans tous les temps, en même langue ; Qu'Italiens sera leur nom, Et Romains un jour leur surnom; Qu'ils auront de grosses marmites, Passeront pour grands hypocrites, Pour charlatans, pour bateleurs, Pour gens mondains, hardis parleurs, Et savans en l'art de médire; Qu'ils établiront leur empire Aux dépens de tous potentats, Qu'ils envahiront leurs États, Les dénicheront de leurs villes, Sous quelques prétextes utiles A leurs desseins ambitieux;
; Qu'ils seront des plus pointilleux, Et pour la moindre bagatelle A leurs voisins feront querelle ; Que ces Troyens si méprisés Par leurs filles seront prisés, Et qu'ils en feront leur épouse, Dussiez-vous en être jalouse.
Tout bien compté, bien rabattu, Ils pratiqueront la vertu, Élèveront de fameux temples, Y donneront de bons exemples, Feront leur cour aux Immortels, En faisant fumer leurs autels.
Après cela, soyez contente, Et montrez-vous reconnoissante. »
Ce discours plut fort à Junon, Qui, sur-le-champ, sans dire non, Même sans faire la sucrée, Reprit de la voûte azurée Brusquement le plus court chemin, Abandonnant le parchemin De son bon ami le roi Turne Pour être emballé dans une urne.
Le grand Jupin, après cela, Ne pouvant en demeurer là, Médite à part, dans sa caboche, Contre Turnus quelque anicroche, Pour alarmer son foible cœur Et le plonger dans le malheur.
Deux pestes ou bien deux Furies, De la nuit toutes deux sorties, N'ayant que Mégère pour sœur, Servoient à porter la frayeur Quand, de quelque accident funeste, Comme la mort, la faim, la peste, Jupiter vouloit affliger Ceux dont il vouloit se venger, Et faire servir de victimes, Pour les punir de tous leurs crimes.
Sur son trône étoit leur séjour, Et servoient ce Dieu tour à tour.
Dans le moment il en dépêche Une plus vite qu'une flèche, Qui, prenant forme des oiseaux Habitant toujours les tombeaux, Ne chantant qpe dans les ténèbres, Et n'allant qu'aux pompes funèbre»,