LIVRE DOUZIÈME
Fut, d'un vol rapide et bruyant, Sans chercher aucun faux-fuyant, Passer devant le gros visage De ce Turnus faisant la rage.
Même en passant et repassant, Elle frappa, toujours hurlant, Son bouclier du bout de l'aile, Ce qui, sur sa lourde escarcelle, Répandit engourdissement Qui l'effraya dans le moment.
Que devint la belle Juturne A l'aspect de son frère Turne, Qui, demeuré sans mouvement, Visoit à son trébuchement, Surtout connoissant sa furie?
La déesse aussitôt s'écrie :
« Hélas ! où chercher du secours, Turnus, pour conserver tes jours?
Par quel salutaire artifice Éviteras-tu la malice D'un monstre qui me fait horreur, Et qui sert de porte-malheur Au grand Jupin dans l'Empyrée ?
Vois-tu sa plume bigarrée, Son bec de cornet à bouquin, Son col fait en villebrequin, Ses yeux d'où distille une colle Plus à craindre que la vérole; Ses cris lugubres, ténébreux, Se? ongles crochus, longs, affreux, Enfin cette horrible figure, .
Digne, par sa propre nature, D'épouvanter tout l'univers, De mettre les mortels aux fers Et de semer partout la rage?
Regarde donc cet assemblage, Mon cher Turnus, regarde bien; Ce maudit signal ne vaut rien :
11 vise à ta déconfiture, À la perte de ta fressure, De ton bandeau, de ton frusquin, Du moule de ton casaquin.
«0 toi, Jupin lance-tonnerre, Qui vins me débaucher sur terre, Me ravir une belle fleur Qui fut longtemps de bonne odeur, Et qui flaireroit comme baume,
Si tu n'eusses quitté royaume Pour m' enlever cet ornement, De l'honneur le seul truchement ; Est-ce donc là la récompense De ma fatale complaisance?
Ooyois-tu faire mon bonheur, Pour avoir été mon vainqueur, De m'érigeren immortelle?
Jupin, si ta croyance est telle, Tu te trompes fort lourdement Et t'équivoque assurément.
Si je disposois de ma vie, Du moins au gré de mon envie, Je la donnerois pour Turnus, Malgré le Pieux et Vénus.
Adieu, je sens que je m'accable.
Sans toi, rien ne m'est agréable, Mon cher frère; il faut nous quitter, Mais il le faut sans disputer :
Ainsi le veut la destinée De ce fils de putain d'Énée, Qui doit dans peu régner ici, Sans chagrin, sans aucun souci. »
Telles furent les tristes plaintes Et les douloureuses empreintes De l'aquatique Déité Qui, couvrant sa divinité D'un voile couleur d'espérance, Quitte son frère, et puis s'élance Et se plonge au milieu des eaux, Pour y noyer tous ses travaux.
Aussitôt le superbe Énée, Voulant forcer la destinée A se manifester pour lui, Se sentant d'ailleurs bon appui, Et voyant Turnus immobile, Tout prêt encore à faire gille, Il lui dit, d'un air de fierté, Non pas sans incivilité :
«A quoi penses-tu, dis-moi, prince, Dont la valeur paroît si mince, Après l'avoir pris sur le ton Du plus redouté fanfaron ?
Voudrois-tu prendre encor la fuite Et t'échapper, pour être quitte, Des coups que je dois de ma main Apostropher jusqu'en ton sein?
Mets donc ta valeur en usago !
Il faut en faire ici parage, Puisque, dans cette occasion, Tout consiste dans l'action Et non dans ta coyonnerie.
Mets en œuvre ton industrie, Ou pour t'élever jusqu'aux cieux En te plaçant parmi les dieux, Ou pour te cacher dans la terre, A l'abri du sort de la guerre, Dont, pauvre petit roitelet, Tu vas devenir le jouet.
— Tu ne seras pas si terrible, Lui dit Turnus, assez sensible A ce discours plein de fierté; C'est pousser loin ta vanité Que de croire que ta menace M'épouvante seule et me glace.
Ce sont Jupiter et les dieux Qui me font pâlir à tes yeux. »
Après ces mots, le roi Rutule, Sans faire plus grand préambule, Aperçut à son côté droit Un rocher qui, dans cet endroit, Servoit depuis longtemps de borne. Alors, d'un air pensif et morne, 11 se saisit de ce rocher, Croyant pour le moins d'ébrancher Le vénérable et sage Énée.
Mais la puissante Destinée En ordonna tout autrement, Car il perdit dans ce moment Ce qu'il pouvoit avoir de force, Ce qui fut une triste entorse Pour le monarque Rutulois, Qui, perdant l'esprit et la voix, Tomba dans une défaillance Trop funeste à son espérance, Puisque, dans ce pressant besoin, Le rocher ne put aller loin.
Souvent l'homme voit dans un songe Son âme que le souci ronge, Faire en vain efforts sur efforts, Mettre en œuvre tous ses ressorts, Quand, se trouvant en défaillance, Elle croit perdre l'espérance De rappeler la vive ardeur
De sa force et de sa vigueur :
Pour lors elle est comme immobile, Et sa voix tremblante et débile ; Ainsi ce misérable oiseau, Cet avant-coureur du tombeau, Avoit assoupi le courage Du fier Turnus, qui, dans sa rage, Regarde la ville et le camp, S'arrête au beau milieu du champ, Le cœur troublé, l'âme interdite, Ne sachant s'il doit, dans la fuite, Chercher un salut incertain, Ou s'il doit, le sabre à la main, Charger son cruel adversaire.
Mais iEneas, plus téméraire, Voyant Turnus sans mouvement, Darda dans le même moment Son implacable javeline Tout au travers de son échine, Qui lit en l'air un sifflement Qui mit le camp en mouvement, Renversa son rival par terre, Et finit cette longue guerre.
Le roi Turnus, humilié, D'un air tout réconcilié, Sur son vainqueur portant la vue Lui dit ces mots, sa tète nue :
« Mon pleureur de coutemporaii /Eneas, donne-moi la main, Soyons amis, je te pardonne ; Mais épargne un peu ma personn Ne me fais pas comme à -Murran, Sous la gorge un si vilain cran, Ou bien, comme au bon drille Ufenl Dans la panse une large fente.
Ce seroit offenser les dieux, Si tu m'assommois à leurs yeux, Moi qui me trouve sans défense Sous la main de ta Révérence.
Ne vas pas couronner mon front D'un si malencontreux affront, Et rappelle ta conscience, Avant de faire telle offense.
Eh bien, j'ai mérité la mort, Parce que je suis le moins fort:
Je t'en fais une confidence, Te voilà maître de ma panse,