‹ Le Virgile travesti en vers burlesquesChapitre 27 sur 227 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

Des princes grégeois assemblés, Tant de son absence troublés Que de prodiges à centaines Qui leur causoient fièvres quartai nés.

E'ayant donc ainsi ramené, Taisant bien fort du mutiné, On lui fait la même prière; 11 la refuse tout entière.

Ulysse l'appelle vaurien, Astrologue, magicien, Et prédiseur de choses fausses.

Calehas dit: «lissent dans vos chausses1; « Mais, pour le salut de nous tous, « Et non pas pour l'amour de vous, « Celui qu'il faut qu'on sacrifie, « Et que son corps on cendrifie, « S'appelle... » Hélas! il me nomma, Ou bien plutôt il m'assomma.

Chacun connut bien la malice Du devin Calchas ct^'Ulysse, Et comme on jouoit tout cela; Chacun pourtant s'en consola, Chacun songeant qu'il pouvoit être Ainsi que moi nommé du traître, Et que le sort sur moi jeté Les mettoit tous en sûreté.

« Un sacrificateur m'empoigne Et sur moi se met en besogne :

M'ayant bien aromatisé, Et purgé, saigné, ventouse, On mit plus d'une savonnette A me rendre la peau bien nette ; On me peigna, lava, rasa, On m'ajusta, poudra, frisa, Et ma tête, ainsi testonnée*,

D'un chapeau de fleurs fut ornée.

Ou dit qu'il me faisoit beau voir.

Je feignis de tout mon pouvoir

De prendre en gré le sacrifice

Et d'aller content au supplice ;

Je vous le confesse, pourtant,

Jamais il ne m'ennuya tant.

(Le ciel d'un pareil mal vous garde ! ■

Or on fit si mauvaise garde,

Que je me sauvai finement,

Il ne vous importe comment.

Je ne sais rien de ce qu'ils dirent,

JNi des grandes clameurs qu'ils firent ;

Mais je sais que, faute de pain,

Je pensai bien mourir de faim.

Ma fuite ayant été secrète,

Je fis à l'aise ma retraite

Et me cachai dans des roseaux,

D'où, jusqu'à tant que nos vaisseaux

Eussent éloigné le rivage,

Je ne bougeai, comme homme sage.

Ma foi, j'étois bien affligé,

Tant de mon père fort âgé,

Dont je ne verrois plus la face,

Que de mon orpheline race,

Sur laquelle mes ennemis,

D'un crime qu'ils n'ont point commis,

Dont je suis innocent moi-même,

Par une barbarie extrême,

Voudront, par Ulysse irrités,

Exercer mille cruautés.

Ayez donc pitié, je vous prie,

D'un pauvre malheureux qui crie,

Et ne lui donnez point la mort,

En quoi vous l'obligerez fort.

1 Celait et c'est encore, sous une forme équivalente, une façon de parler particulière au bas peuple de Paris pour rétorquer une injure. C'est comme si Calchas répondait : « C'est vous qui êtes un vaurien, un astrologue, etc. »

2 D'ordinaire, testonner voulait dire battre, étriller ; mais parfois, comme ici, il avait le sens que la Fontaine lui-même a pris soin de nous indiquer dans une de ses fables :

Ces deux veuves, en badinant, En riant, en lui faisant fête, L'allaient quelquefois teatonnant, C'est-à-dire ajustant sa tête.

(L'Homme entre deux âge?, F. xvir.) Ce mot est emprunté de Rabelais.

Je vous conjure par Hécube, Votre belle et chère succube, D'avoir compassion de moi.

— Aussi ferai-je en bonne foi, Lui dit Priam; mais, en revanche De vous avoir, de ma main blanche, Désembarrassé des liens Dont vous ont garrotté les miens, Faites-nous savoir l'origine De cette puissante machine, Et si c'est pour bien ou pour mal Qu'ils ont bâti ce grand cheval ; Si c'est machine pour combattre, Ou si ce n'est que pour s'ébattre ; Si c'est une dévotion; Enfin quelle est l'intention De nos ennemis et des vôtres, Puisque je vous reçois des nôtres. »

Sinon dit: « C'est bien la raison, Et, sans commettre trahison, Je puis Vous découvrir l'affaire, Quand je devrois aux Grecs déplaire :

Ce sont gens qui ne valent rien, Et, de vrai, vous m'entendez bien.

Vous êtes un roi magnanime, De qui chacun fait grande estime, A qui je suis de tout mon cœur Très-obéissant serviteur.

0 grand Jupiter ! grand Neptune !

Luisant Soleil ! obscure Lune !

Puissans Dieux qui m'avez sauvé Comme on alloit chanter salve* !

Et vous, mort qui me vouliez prendre, Si j'eusse voulu vous attendre !

Couteau qui m'eussiez égorgé, Si je n'eusse pas délogé, Action qui, malgré l'envie, Est la plus belle de ma vie!

Feu sacré pour qui j'ai tremblé !

Sacrifice par moi troublé Très-prudemment par mon absence!

illélas ! je tremble quand j'y pense !) Bandelette, saint ornement Qui m'importunoit grandement!

Fleurs dont ma tête fut ornée, Ou, pour mieux parler, étonnée !

Enfin tout ce que le Grec feint A d'inviolable et de saint !

Vous-mêmes, Grecs, amis du crime, Qui m'avez choisi pour victime Comme si j'eusse été taureau! Vous aussi, Calchas, mon bourreau' Je vous appelle en témoignage Qu'aujourd'hui Sinon se dégage Du serment de fidélité Envers ceux qui l'ont maltraité ; Et, puisque Priam le protège, Que, sans passer pour sacrilège, 11 peut révéler vos secrets, Dût-il causer mille regrets Au grand fils de putain d'Ulysse!

Que vous et lui le ciel punisse, Et vous fasse choir sur le chef Bientôt quelque horrible méchef !

Mais j'espère, pour récompense D'un secret de telle importance, Uue charge en votre maison, h Priam dit : « C'est bien la raison; Oui, de bon cœur je vous la donne.

Vous serez meneur d'ilione, Son quinola, son écuyer*. »

Sinon dit : « C'est trop me payer. »

Puis il nous dit : « Notre patrie Eut toujours grande idolâtrie, C'est-à-dire dévotion, Pour Pallas, et la nation L'a toujours eue assez propice Jusqu'au temps que le chien d'Ulysse,

* C'est-à-dire adieu. C'était le dernier salut qu'on adressait aux morts.

2 Écmjer et meneur sont à peu près synonymes. Les dames de haute condition, au dix-septième siècle, avaient des meneurs pour les aider à marcher en leur donnant la main, et on réservait plus particulièrement le nom d'écuyer ou écuyer de main à celui qui remplissait cette fonction près des princesses ou des dames du rang le plus élevé. Les uns et les autres se nommaient parfois quinolas, surtout dans le style burlesque, sans doute du valet de cœur, qui se désigne de la sorte au jeu dereversis.

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