LIVRE DEUXIÈME
J)e Diomède accompagné, Pensa qu'il auroit tout gagné, Si, par quelque bon stratagème, Et par quelque tour de Bohême, ils tiroient le Palladium Hors des murs de votre Jlium.
Comme ils le dirent ils le firent; Mais bientôt ils s'en repentirent.
Ce fut un fort beau coup de main ; Mais, par malheur, de sang humain L'image de Pallas volée Par quelqu'un d'eux fut maculée, Dont fut bien plus qu'on n'eût pensé Le saint simulacre offensé.
Sitôt qu'on découvrit sa face, Elle nous lit une grimace Qui ne nous promit rien de bon.
Au très-prudent Agamemnon Elle fit la moue et la figue1, De quoi ce grand chef de la ligue Garda, de honte et de dépit, Durant quatre ou cinq jours le lit.
Sueur de sang découla d'elle, Chose qui n'est point naturelle ; On vit ses yeux étinceler, Et d'elle on sentit exhaler Odeur qui n'était pas divine.
Elle branla sa javeline, De sa palme le nez brida A qui de trop près l'aborda; Enlin elle fit tant la bête, Qu'elle nous embrouilla la tête.
Calchas, là-dessus consulté, Jura qu'on avoit tout gâté, Qu'il falloit retourner en Grèce, Faire un camp nouveau pièce à pièce, Lever vilement des gens frais, Et revenir, sur nouveaux frais,
De plus belle faire la guerre; Mais qu'il falloit en cette terre Bâtir ce grand cheval de bois, Ce que l'on pouvoit en six mois, Pour faire à Pallas une offrande ; Qu'il la falloit faire ainsi grande, Afin qu'on ne la pût. rouler, Faire avancer ni reculer, Entrer par porte ni muraille; Enfin la faire d'une taille Effroyable pour sa longueur, Largeur, hauteur et profondeur, Afin qu'étant tout immobile, Elle ne pût entrer en ville.
Car voici ce que dit Calchas, Et de ceci faites grand cas :
'< Si cette monstrueuse bête, « Au lieu d'être reçue en fête « Et d'être en vénération, « D'effet ou bien d'intention, « Est, je ne vous dis pas brisée, « Je dis seulement méprisée, « Les Troyens s'en repentiront « Et les bouts des doigts s'en mordront* « Et nous ferons bientôt de Troie « Un très-horrible feu de joie. »
Car des Dieux il est arrêté Qu'étant reçue en la cité, Votre cité bientôt, par guerre, Sera maîtresse de la terre, Et les tout-puissans Phrygiens Verront les Grecs dans leurs liens. »
Voilà ce que de lui nous sûmes, Ce que, trop idiots, nous crûmes; A cause que la chose plut, On crut de lui ce qu'il voulut.
Quand il en eût dit davantage, Priam, trop bon et trop peu sage,
1 Faire la figue, c'est se moquer. L'origine de ce dicton est historique. La ville de Milan, qui s'était soulevée contre l'empereur Frédéric, avait outragé l'impératrice en la faisant monter sur une mule, la tète tournée vers la queue de ranimai. Quand Frédéric eut soumis la ville, il força les révoltés à retirer et à replacer avec leurs dents, sous peine de mort, une ligue placée au derrière de celte mule. Aussi la plus grande injure que l'on put adresser aux Milanais était-elle de leur faire la ligue, en leur montrant le bout du pouce serré entre les deux premiers doigts de la main. Chez les Komains, il y avait un signe de raillerie et de mépris assez analogue ; Mediumque oslenderet unguem, dit Juvénal.
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M; VllUilLi'] TUAYËSTl.
Kùttout pris pour argent comptant.
Mais qui n'en auroit fait autant, Tant son éloquence eut de charmes Et tant purent ses fausses larmes?
Moi-même, qui vous dis ceci, Comme un sot je le crus aussi.
Ainsi ce que le lin Ulysse N'a pu faire par artifice, Ce que Diomède n'a pu, Ni le Péléide invaincu, Ce qu'enfin, durant dix années, Les troupes de Grèce amenées Ont tâché sous Agamemnon, Fut lors achevé par Sinon.
Cas étrange autant qu'il peut être Appuya les discours du traître :
A Neptune, le dieu de l'eau, Laocoon, d'un grand taureau Faisoit un dévot sacrifice; Mais il ne lui fut pas propice.
Nous vîmes bien loin dans la mer* Je ne sais quoi, qui, sans ramer, S'approchoit de grande vitesse.
Chacun s'entredemanda qu'est-ce?.
Mais bientôt après chacun vit (Ce qui grande frayeur nous lit) Deux serpens à la riche taille j Venans à nous comme en bataille Depuis l'île de Ténédos, Armés d'écaillés sur le dos.
Du seul mouvement de leur qu. u ?, Ils alloient sur la plaine bleue Aussi vite que l'auroit pu Nef à qui le vent souffle au eu.
Ils avoient une rouge crète Sur leur épouvantable tète ; En nous regardant ils siffloient, Et les yeux leur étinceloient.
Ils se saisirent du rivage, Qu'on abandonna sans courage; Puis ces vénérables serpens Faisant grands sauls, et non ranipans, De Laocoon s'approchèrent, A ses deux enfans s'attachèrent, Et de ses deux enfans si beaux Ne firent que quatre morceaux.
Il vint avec sa hallebarde :
Un des serpens sur iui se darde, De ont plis l'ayant garrotté (Ils avoient le coup concerté); De sa queue, avec grande adresse, L'autre lui donna sur la fesse.
Ayant honnêtement fessé, Le patient fut embrassé Par lui de pareille embrassade A celle de son camarade, Lequel à son tour le pilla, Le déchiqueta, mordilla D'une épouvantable manière, Tant par devant que par derrière.
Ses bras faisoient de vains efforts A déprendre ces sales corps Joints au sien par plusieurs ceintures Plus cruelles que des tortures :
Mais ils le tenoient si serré, Que le pauvre désespéré, Voyant qu'il n'y pouvoit rien faire, Se mit à pleurer, puis à braire.
Il s'en acquitta dignement :
Ainsi mugit horriblement Le bœuf, à qui la main du prêtre, Qui n'est qu'un maladroit peut-être, Redonne, au lieu d'un trépasprompt, Qu'un coup qui la corne lui rompt, Ou bien lui fait bosse à la tête, Ce qui trouble toute la fête.
A ce spectacle plein d'horreur Tout le monde s'enfuit de peur ; Jusqu'en la ville aucuns coururent. Ayant fait tout ce qu'ils voulurent, Les deux serpens au ventre vert, De sang et de venin couvert, A demi-mort ils le laissèrent, Et devers la ville marchèrent, Tête levée, et triomphans Du pauvre homme et de ses enfans.
Tout le monde leur fit passage, Et personne n'eut le courage De les attaquer en chemin, Tant on respecta leur venin l Étant arrivés dans la ville, Minerve leur servit d'asile, Et dans son temple les reçut, Dont grande frayeur l'on conçut.