‹ Le Virgile travesti en vers burlesquesChapitre 29 sur 227 · LIVRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIEME

Chacun di^oit : Le misérable A l'ait un acte détestable, En offensant ce grand cheval, Que Dieu veuille garder de mal !

11 faut, avec cérémonie, Réparer cette félonie, Et recevoir dans la cité, Avec grande civilité, Cette tant vénérable bête, Et que l'on en chôme la fêle.

Le peuple aveugle, qui ne sait IN'i ce qu'il veut, ni ce qu'il fait, Se met à rompre la muraille, Et ne fait certes rien qui vaille.

Priam, qui ne voit pas plus loin Que son grand nez de marsouin, Quoiqu'il eût de belles lunettes, Fait apporter quatre roulettes Pour rouler ce grand animal :

11 ne pouvoit faire plus mal.

La muraille étant abattue, Petits et grands, on s'évertue A tirer ce fatal présent, Qu'on trouve diablement pesant, ilélas! si contre quelque butte Il eût fait une culebute!

Par cet heureux culebutis JNous eussions été garantis.

De filles une jeune bande Dansoit devant la sarabande ; Force garçons, comme bouquins.

Au son des cornets à bouquins, Dansoient à l'enlour la pavane, Les matassins et la bocanc * ; Priam même aussi dansotoit Quand en beau chemin il étoit.

Ainsi la fatale machine

Vers notre ville s'achemine,

Et s'approche marchant pian pian 2,

D'où l'on avoit mis bas un pan

De nos grands murs bâtis de brique

Qui faisoient aux béliers la nique.

0 notre ville! ô nos maisons!

0 bonsTroyens, plus sots qu'oisons !

Vous êtes pris à la pipée,

Et les Grecs, sans tirer l'épée,

Se firent maîtres de nous tous :

Mais ne vous en prenez qu'à vous.

Vous fîtes vous-mêmes la brèche

A grands coups de pic et de bêche,

Par laquelle vos ennemis

Furent dans votre ville admis.

Enfin donc dans la ville il entre, Le maudit roussin au grand ventre, Farci de Grecs, dont les meilleurs Ktoient pour le moins des voleurs.

Nous eûmes si peu de cervelle, Qu'on le mit dans la citadelle.

Comme on l'y traînoit, il broncha, Et prêt à trébucher pencha.

Un fracas, comme de ferrailles, Se fit ou'ir dans ses entrailles, Dont se crurent tous fricassés Les Grecs run sur l'autre entassés.

Ceux qui le traînoient l'entendirent, Mais non plus de cas ils n'en firent Que si l'on n'eût rien entendu, Tant ils avoient le sens perdu.

Là-dessus la sage Cassandre, Qu'à peine l'on voulut entendre, Dit pis que pendre du cheval.

Priam lui dit: « Vous parlez mal. »

1 La pavane était « une danse grave, venue d'Espagne, où les danseurs font la roue l'un devant l'autre, comme les paons font avec leur queue. » (Dict. de Fureti're.) Auparavant, c'était une danse solennelle et majestueuse que les gentilshommes exécutaient avec la cape et l'épée, les gens de justice avec la robe, les princes avec le manteau, et les dames avec leurs queues traînantes. — Les matassins, qui se modifièrent peu à peu, au point de n'être plus qu'un divertissement folâtre et bouffon, étaient d'abord une imitation de la danse armée des anciens, qui s'exécutait avec des épées maniées en cadence. (Voir YOrchèsographie de Thoinot Arbeau.) — La bocane était une danse grave et figurée, ainsi appelée du nom de lïocan, maître de danse de la reine Anne d'Autriche, qui l'avait inventée.

* Piano, piano, lentement, peu à peu.

La pauvrette s'afflige et crie, Se jette à ses pieds et le prie; Elle ne fit que le fâcher.

11 lui dit : « Allez vous coucher !

Vous avez du vin dans la tête, Et n'êtes qu'une trouble-fête. »

Elle, se voyant sans crédit, Et que de ce qu'elle avoit dit Les Troyens ne faisoient que rire, S'en retourna sans plus rien dire.

Là-dessus le soleil s'enfuit, Et laissa la place à la nuit, Qui s'empara du ciel, plus noire Que n'est l'encre d'une écritoire, Ou pour le moins s'en faut bien peu.

Cela lit aux Grégeois beau jeu.

Favorisés de ses ténèbres, Faisant sur nous desseins funèbres, Et le vent leur soufflant au dos, ' Ils partirent de Ténédos.

Une grosse torche allumée Éclairoit à toute l'armée, Et devoit aussi ce fanal Servir à Sinon de signal.

Ils s'en vinrent à la sourdine, Sans tambour, flûte ni buccine, Aborder près de la cité, Où l'on dormoit en sûreté, Après avoir bien fait gambade, Sans se défier de l'aubade Que donna le traître ennemi Au peuple troyen endormi.

Nos citoyens, rempli» de joie De la délivrance de Troie, Ayant bu plus qu'ils n'avoient dû, Cuvoient le vin qu'ils avoient bu.

Nos sentinelles endormies, Sans peur des troupes ennemies, Ayant mangé comme pourceaux, Et vidé tripes et boyaux, Dormoient le long de nos murailles, Et ces mal soigneuses canailles Reçurent la mort à clos yeux ; Mais ils n'en dormirent que mieux D'une nuit qui fut éternelle, Pour avoir mal fait sentinelle, Et je crois vraisemblablement

Qu'ils n'ont su par qui, ni comment.

Tout ronfloit, et de bonne sorte ; Sinon seul, que le diable emporte!

Tandis que chacun sommeilloit, Pour notre grand malheur veilloit, Et tiroit hors de la machine, Dont il avoit ouvert l'échiné, Force Grecs, hommes de grand bruit, Comme on remarqua cette nuit.

Premièrement il fit descendre Sthénélus, Ulysse, Thessandre, Thoas, Athamas, Machaon, Et le frère d'Agamemnon, Menelaûs et Neptolème, Puis l'inventeur du stratagème, Épéus, tous grands spadassins, Grands larrons et grands assassins.

Tous les autres, que je ne nomme, Faisoient une assez grosse somme, Et telle enfin qu'elle suffit A nous gâter, comme elle fit.

Au pied de l'échelle de corde, A la hâte entre eux on s'accorde De l'ordre qu'on devoit garder.

Après cela, sans marchander, Ils se firent maîtres des portes, Introduisirent leurs cohortes, Qui, comme ils avoient concerté, Avoient approché la cité.

Par la ville elles s'épandirent, Et, sans crainte du bon Dieu, firent Main basse par tous les quartiers, Comme on avoit fait des portiers.

Cependant moi, malheureux homme, En étois à mon premier somme :

C'est à cette heure justement Que chacun dort profondément.

Je gisois de la même sorte Que fait une personne morte, Et j'eusse pu faire trembler Quiconque m'eût ouï ronfler ; Non que j'eusse bu plus que d'autres En ce grand désordre des nôtres :

Mon père Anchise, sur ma foi, Achates, mon épouse et moi, N'avions, en toute la soirée, Bu que pinte bien mesurée,

LIVRK DEUXIEME.

El dont je ne l>us quasi pas, Parce que le vin étoit bas.

Dormant donc ainsi dans ma chambre (Hélas I j'en tremble en chacfue membre), 11 me sembla de voir Hector, Et je pense le voir encor.

0 Dieu, la piteuse figure !

Qu'il étoit de mauvais augure !

0 Dieu, qu'il me parut hideux !

11 étoit fait comme deux œufs1; Sa cotte d'armes délabrée De poudre et sang étoit marbrée :

Vous l'eussiez pris pour un souillon Qui n'est couvert que d'un haillon.

Sa très-désagréable face Malgré lui faisoit la grimace, Pleine de bosses et de trous.

Son corps étoit percé de coups ; Enfin il étoit tout de même Qu'il étoit, quand sanglant et blême, Achille, après l'avoir vaincu, Le traînoit à l'écorehe-cu.

Ses pauvres pieds traînoient encore La longe de cuir que ce Maure, Ce Turc, ce félon des félons, Avoit passé dans ses talons.

Hélas ! qu'il étoit peu semblable, Cet Hector tout épouvantable, A cet Hector tout éclatant, Qui les Grégeois alloit battant, Mettoit^le feu dans leurs galères, Et, béni des pères et mères, Revenoit vers nous triomphant, Rendant à chacun son enfant ; Ou bien, tel qu'après la défaite De ce beau mignon de couchette Dont Achille vengea la mort, On le vit, cet homme si fort, Paré de ses funestes armes Qui firent tant verser de larmes ;

Armes que sans peine il conquit, Sur un que sans peine il vainquit, Mais armes un peu trop payées Pour n'avoir été qu'essayées !

Sitôt que je le vis ainsi, Je fus d'abord un peu transi ; Mais, reprenant bientôt courage, Je lui tins ce hardi langage :

h Si vous êtes de Dieu, parlez, Et si du diable, détalez *.

— Je suis Hector le misérable, Dit-il d'une voix effroyable.

— Vous soyez le très-bien venu, »

Lui dis-je après l'avoir connu ;

Et puis j'ajoutai, ce me semble :

« Cependant qu'ici chacun tremble, Mon cher monsieur, en quelle part, Vous, qui nous serviez de rempart, Avez-vous, bien loin de l'armée, Fait tort à votre renommée?

Sans doute l'on en médira.

Est-ce la peur des L bera* Et des fréquentes funérailles Qui vous fait quitter nos murailles?

Au nom de Dieu, songez à vous, Et ne craignez plus tant les coups, Et me dites, cher camarade, D'où vous venez ainsi maussade, Comme un corps qui pend au gibet, Et tout crotté comme un barbet ? A voire mine tout étrange Vous paroissez un mauvais ange.

Je hais la fréquentation De ceux de cette nation ; C'est pourquoi dépêchez, beau sire, Ce que vous avez à me dire, Autrement je m'en vais crier, Car je commence à m'effrayer. »

Lors, me semble, il ouvrit la bouche, Et, me regardant d'un œil louche,

* Expression proveçbiale pour dire de mauvaise apparence, malpropre, dégoûtant. On disait aussi : fait comme quatre œiifs. « Elle est toujours sur son lit, dit Tallemant de madame de Sablé, faite comme quatre œufs, et le lit est propre comme la dame. »

* C'est, en style bouffon, la formule employée dans les exorcisme».

* Premier mot du répons qu'on chante dans les enterrements en portant le corn» à l'église : libéra me, Domine, ab iU qui odertmt me, etc.

11 me dit : « Trêve de sermon !

Vous vous échauffez le poumon ; Ne songez plus qu'à faire gille.

Les ennemis sont dans la ville, Qui font les diables déchaînés; Ils sont très- m al morigénés, El j'estime d'eux le plus sage, Plus malin qu'un singe ou qu'un page ' . Si vous m'aimez, fils de Vénus, Gagnez aux champs, lût-ce pieds nus.

Si Troie eût été secourable, Ce bras dextre, au Grec redoutable, Eût renvoyé le Grec vaincu AMycène gratter son eu.

Priam, Troie, et toute sa gloire, Ne seront plus que dans l'histoire, Et notre ville lout de bon Ne sera plus que du charbon.

Ses Dieux elle vous recommande.

Assemblez une bonne bande De nos citoyens échappés, Et, sans marchander, décampez :

Nous avons assez fait pour elle.

Puisque la sentence mortelle Du Destin ne se peut casser, Il faut bien la laisser passer. /

Gagnez-moi vite la marine, ;

Votre papa sur votre échine, Et nos pauvres dieux exilés Dans quelque valise emballés.

Guidez vos vaisseaux vers la terre, Où d'abord vous ferez la guerre, , Et d'où vos enfans la feront Aux chiens de Grecs, qui se verront} Sujets, ainsi que beaucoup d'autres,' Aux coups d'étrivières des nôtres. *| Après qu'il m'tut dit tout cela, ,' Il me sembla qu'il étala Devant moi nos Dieux tutélaircs, \ Et qu'il me dit : « Nos adversaires^ Comme ils ne sont guère pieux,

Auroient fait beau feu de nos dieux, Ainsi qu'ils font de tout le reste :

Gardez-les bien, et dame Veste2, Et me conservez, comme il faut, Ce feu sacré dans un réchaud. »

Un grand bruit qui survint ensuite Mit Hector et mon songe en fuite; Ce tintamarre hors de saison Fit peur à toute la maison.

Quoiqu'elle fût bien éloignée, J'entendis fort bien la huée Que les maudits Grégeois faisoient, Les cris de ceux qu'ils occisoient, Et tout le bruit épouvantable Qu'on entend en malheur semblable.

Ce grand bruit, à mon songe joint, Me scandalise au dernier point, Et pour vous dire vrai, m'effraie, Quelque force d'esprit que j'aie.

Je monte au haut de mon grenier, Où je ne vous saurois nier Que je pleurai comme une femme, Voyant toute la ville en flamme, Et grâces au seigneur Vulcan, Pareille au feu de la Saint-Jean.

Tout ainsi que dans une plaine Des richesses de Cérès pleine, Lorsque, par malice ou par jeu, Quelque fripon y met le feu, Les épis prêts à couper grillent, Et bien fort en brûlant pétillent, Et le feu, poussé par le vent, Croît et va toujours plus avant; Ou bien, comme dans la campagne, Un torrent choit d'une montagne, Ou de quelque roc escarpé, Faisant du cheval échappe :

Il marche à vagues épandues, Augmenté de neiges fondues Qui rendent son cours furieux, Et ne laisse dans tous les lieux

* Les écrivains du temps sont pleins d'allusions à la malice des pages. On peut voir là-dessus le Page disgracié, de Tristan l'Hermite, el le Francion, de Ch. Sorel, passim. Dans son Roman eomique (M, vin), Scarron parle « des lilous, des pages et des laquais, et autres ordures du genre humain, m

* Vesta, la déesse du feu.

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