‹ Le Virgile travesti en vers burlesquesChapitre 30 sur 227 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

Où le malheur son onde porte Que quelque corps de bête morte, Qui, faute de savoir nager, N'a pu se tirer du danger, Item écume, sable, fange; • Bref, ce torrent d'humeur étrange Entraîne pierres et cailloux, Dans les jardins gâte les choux, Dans les guérets aux blés en herbe Ote tout espoir d'être en gerbe ; Les arbres comme les roseaux Cèdent à la fureur des eaux, Et ces méchantes eaux sans rives Font des pauvres brebis fuitives1, Et des pauvres bœufs étourdis Un étrange salmigondis, Ainsi que de toute autre bête; Enfin cette horrible tempête Fait périr aussi les maisons, Sauf les canes et les oisons ; Tout se sent de sa rage extrême.

Cependant le laboureur blême Est sur quelque lieu haut juché, Jurant comme un joueur fâché.

Cette comparaison est belle :

Partout je la maintiendrai telle.

Ce feu qui va tout dévorant, Ou cet impétueux torrent, Sont les Grecs pires que la peste; Je suis le laboureur qui peste Contre Fortune et le Destin,

j Nommant l'un Turc, l'autre putain.

| La voilà donc à la pipée ! Notre pauvre ville attrapée, ! Et nos plus superbes maisons i S'en vont devenir des tisons !

; On égorge, on brûle, on dérobe.

| Le grand palais de Dciphobe, 1 Par le feu dévorant détruit, Tombe par terre avec grand bruit.

Le feu pousse avant sa conquête, Et paroît vainqueur sur le faite De la maison d'Ucalégon.

Le Grégeois, pire qu'un dragon, Fait de notre ville de Troie Un agréable feu de joie, Aux Troyens un feu de douleur.

La mer en change de couleur, Et, de notre ville brûlante, Sa surface est toute brillante; Et moi qui suis un peu trop prompt Du poing je m'en cogne le front *.

Tristes et confus que nous sommes, Nous entendons les cris des hommes , Pareils à des hurlemens d'ours.

Les trompettes et les tambours Font un étrange tintamarre :

Notre famille s'en effare ; Moi-même j'en suis perturbé, Je jure en chartier embourbé3, Non sans répandre quelques larmes; J'endosse à la hâte mes armes,

1 Se disait aussi comme fugitives.

* Voilà une plaisanterie qu'on retrouve dans une foule d'écrivains comiques. Ainsi, dans le Pédant joué, de Cyrano de Bergerac (II, m), Gareau dit que s'il trouvait quelque ribaud prenant des libertés avec sa femme, lui, qui est vif et ne veut pas qu'on lui fasse des tragédies, « peut-être que, dans le désespoir, il s'emporterdit à jeter son chapeau par les fenestres, pis ce seroit du scandale. » Voyez aussi le conte d'un Bourgeois qui occil un capitaine, dans la Nouvelle Fabrique de Philippe d'Alcripe : « Toute ois il i'adverlit qu'il n'y revînt plus (à sa femme), ou qu'il lui jetteront son chapeau en la boue. » Cf. encore les Desguisez, comédie de Jean Godard (act." Il, se. ire); la Noce de village, de Brécourt (se i,e).

3 La Fontaine nous apprend comment jurent les charretiers embourbés :

Le voilà qui déteste et jure de son mieux,

Pestant, en sa fureur extrême, Tantôt contre les trous, puis contre ses chevaux,

Contre son char, contre lui-même.

(Le Chartier embourbé, VI, xvm.)

Ne songeant qu'à bientôt périr.

Ma femme, qui craint de mourir, Dit qu'il n'est rien tel que de vivre, Me demande si je suis ivre :

Je pensai l'appeler guenon, Et lui dire pis que son nom.

Enfin me voilà dans la rue, Furieux en cheval qui rue, Suivi de quatre ou cinq valets Timides comme des poulets.

Pour les assurer à toute heure Je criois : « Qui va là ? demeure. » Le plus souvent ce n'éloit rien, Ce qui sans doute plaisoit bien A tous ceux de notre brigade Qui n'aimoient pas la coutellade, Et moins encore certains coups Qui .font au corps de vilains trous.

Pour moi, je n'avois autre envie Que de perdre bientôt la vie; Mais certes j'eusse désiré Que c'eût été d'un coup fourré, Et qu'en recevant la mort blême, Je la pusse donner de même A quelques-uns de ces médians "" Qui m'ont tant fait courir les champs.

Je marchois donc de grand courage, La larme aux yeux, au cœur la rage, Quand je vis venir plein d'effroi Panthus qui s'en venoit chez moi.

Ce Panthus de la citadelle Étoit le gardien iidèle, De Phébus sacrificateur, Et passable gladiateur.

Le pauvre homme marchoit à peine, Ayant quasi perdu l'haleine A force de crier ; Au feu !

Il portoit son petit neveu Et tous nos dieux en une hotte.

Sitôt qu'il me voit* il sanglote, Et puis me dit tout éperdu :

« Maître ^Ineas, tout est perdu.

— Qu'avez- vous, mon pauvre Otriade ?

Lui dis-je. — Les Grecs font grillado De notre vaillante cité,

Me dit-il ; nous avons été Les Troyens, maintenant nous sommes Francs faquins*.— Où sont tous vos hom- Lui dis-je, et qu'en a vez-vous fait? (mes,

— Je n'en suis pas bien satisfait :

Ils ont perdu la citadelle.

J'en suis sorti par une échelle, Tous nos dieux chargés sur mon cou .

— Lors je lui dis à demi fou :

Notre citadelle est donc prise?

— Hélas! oui, brave (ils d'Anchise, Me dit ce prêtre de Phébus ;

Elle est prise, et c'est un abus

D'espérer y faire retraite.

La garnison en est défaite,

Et pour moi, qui la commandois,

Voyant bien que je me perdois

Si je contestois davantage,

J'ai fui comme un homme bien sage,

Non tant pour la crainte des coups

Que pour mourir auprès de vous.

Cette machine, cette rosse,

Non sans sujet étoit si grosse :

Elle étoit pleine de soudards

Qui ne sont que de vrais pendards;

Ces voleurs de nuit, dagues nues,

Sont dans toutes les avenues,

Assommant qui pense passer,

Ou l'envoyant faire panser.

Ces méchans non-seulement volent,

Mais frappent, tuent et violent ;

Puis après, en chaque maison,

Ils mettent le feu sans raison,

Et je crois que c'est par malice.

De plus, Sinon est leur complice,

Ce Sinon que Ton vit hier

Si piteusement larmoyer,

Et qui pire qu'un crocodile

Aujourd'hui pille notre ville.

* Hommes de rien.

Que ce fut bien fait au Destin I»e ne faire en moi qu'un faquin !

(Scarron, Jodelet. m le Maître valet, iv, 2.)

Jupiter, sans doute irrité, S'est tourné de l'autre côté.

Notre pauvre ville de Troie Est de nos ennemis la proie, Et les principaux des Troyens Sont morts, ou bien dans les liens.

— Votre discours trop nous amuse ; Cherchons la mort, quoique camuse :

Mais il faut la donner aussi A ceux qui nous traitent ainsi. »

Ayant dit ces tristes paroles, Que quelques-uns trouvèrent folles Et vrai discours d'un furieux, Je m'en allai, roulant les yeux, Et me rongeant les doigts de rage, Chercher où faire du carnage.

Le grand bruit me mena tout droit Où l'on ne mouroit pas de froid, A cause des maisons brûlantes, Mais de plusieurs morts violentes.

Il ne fut jamais un tel bruit :

Ici le glaive tout détruit; Là le feu fait le diable à quatre.

On ne voit partout que combattre.

Toute la ville résonnoit Des rudes coups que Ton donnoit.

Je ne respirois que vengeance Contre cette maudite engeance, Laquelle si mal à propos Venoit troubler notre repos.

Enfilant une grande rue, Notre brigade fut accrue D'Hypanis, Dymas, Rypheus, Et du bon vieillard Iphitus.

Chorébus aussi s'y vint rendre ; Il étoit féru de Cassandre, Et pour elle d'amour charmé, Il avoit fait maint bout-rimé1.

S'il eût ouï sa prophétie,

Sa flamme eût été ralentie, Et s'il eût été bien sensé, Il ne se fût pas tant pressé De venir faire des fleurettes.

Je crois que de ses amourettes Il s'est depuis bien repenti, Et que si l'on l'eût averti Qu'en venant faire le bon gendre Et les doux yeux à sa Cassandre, On eût dû lui casser le cou, Il n'eût jamais été si fou Que de venir parler de noce, En un pays de plaie et bosse, Au bon seigneur messer Priam.

Mais qui n'est pas sage à son dam !

Le bon Dieu veuille avoir son âme, Et me garde de tant de flamme 1 Voyant tant de gens amassés, Je leur dis : « Nous sommes assez Pour, avant que mourir, apprendre Que noué savons notre peau vendre A ces larrons de notre bien, Qui la voudroient avoir pour rien.

Assurément nos adversaires * Ont gagné nos dieux tutélaires, Qui, corrompus à beaux deniers, Ont gagné les champs des premiers:

Us ont notre ville laissée.

Allons-nous-en, tête baissée, Leur montrer que nous sommes gens A les manger à belles dents.

Je pétille que je ne fasse Sur quelque belle et large face Des balafres de ma façon.

Sans faire le mauvais garçon, Je ferai voir à ces maroufles Que l'on ne me prend point sans mou- Notre salut et notre espoir (fies*.

Est certes de n'en point avoir :

* Les bouts-rimés venaient d'être mis à la mode par le mauvais poète Dulot (voir Ménagiana, t. III), qui n'est plus guère connu aujourd'hui que par le petit poëme de Sarrazin : Dulot vaincu, ou la Défaite des Bouts-Rimés. Celait, à la veille de la Fronde, un des divertissements favoris, dans les assemblées polies, de remplir des sonnets ou des madrigaux, sur des rimes données.

* Au dépourvu. On dit d'une entreprise dangereuse, où il ne faut pas s'engager sans avoir des forces suffisantes pour en venir à bout : Il ne faut pas y aller sans moufles-

Ne nous attendons qu'à nous-mêmes, Et faisons des efforts extrêmes, Puisque dans cette extrémité Tout autre espoir nous est ôté. »

Puis je dis : « Qui m'aime me suive !» Ils s'écrièrent : « Vive, vive Le bon seigneur maître JSneas ; Et quiconque ne voudra pas Le suivre en quelque part qu'il aille, Meure, et soit réputé canaille ! »

Cela dit, sans plus différer, Ni plus longtemps délibérer, Nous allâmes, pleins de courage, Et de désespoir, et de rage, Donner et recevoir des coups, Altérés de sang comme loups, Quand trop pressés de la famine Qui leur mène guerre intestine, Ils mettent le nez hors du bois, Où leurs petits sont aux abois, Et vont dans les prochains villages Faire meurtres et brigandages :

Tels et même plus enragés, D'armes plus que d'écus chargés, Nous allons où la barbarie Des Grecs exerce sa furie, Tous déterminés à la mort, Chacun de nous se faisant fort Pour un coup d'en rendre au moins quaire Aux Grégeois qu'on pourroit combattre.

Pour moi, qui m'eût lors regardé, De m'attaquer se fût gardé, Car j'avois alors le visage D'un homme qui n'est pas bien sage1 ; Mais en des malheurs si pressans Qui peut conserver son bon sens, Et qu| n'a la mine funeste Quand on va jouer de son reste?

La nuit obscure nous aida, Et le bruit des coups nous guida, Où ces assassins, ces perfides, Commettoient le plus d'homicides.

Certes, qui pourroit raconter Tous ceux qu'on vit décapiter, Toutes les femmes violées, Et toutes les maisons volées, Tous les beaux palais embrasés, Les petits enfans écrasés Sans pitié contre les murailles Par ces sanguinaires canailles, Bref, tout ce spectacle inhumain, Conteroit bien jusqu'à demain, Et n'achèveroit pas l'histoire.

Enfin notre ville, la gloire Des villes qui sont de renom, Perdit tout, excepté son nom.

La capitale de Phrygie, Notre grande ville, régie Par un prince prudent et bon, N'est plus que cendre et quecharbon.

Mais ce mémorable fait d'armes Au vainqueur coûta quelques larmes Les vaincus de quelques vainqueurs Furent les exterminateurs.

Quelquefois le courage rentre Au pauvre vaincu dans le ventre, Et le vainqueur par le vaincu En a bien souvent dans le eu, Ou bien dans quelque autre partie Par le vainqueur mal garantie.

Qu'ainsi ne soit, marchant ainsi, Sans crainte, sans espoir aussi, L'humeur pourtant un peu bourrue, Au détour d'une grande rue Nous rencontrâmes bec à bec Un assez gros escadron grec. Le conducteur de celte bande, Deux fois plus que la nôtre grande, Étoit un homme de renom :

Androgéos étoit son nom, Parmi les Grecs grand personnage, Mais lors un sot pour tout potage.

Ce capitaine des Grégeois Me dit d'abord en son patois :

1 N'être pas sage, euphémisme ou litote, comme on dit en rhétorique, qui s'employait fréquemment alors pour être fou- Voyez le Roman comique (II, chap. vu) : » La Rancune... ajouta qu'il n'étoit pas sage. » — ■ « Bref, on dit que vous n'êtes pas sage. » (Réponse d'Hydaspe à Balzac, 1624.)

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