‹ Le Virgile travesti en vers burlesquesChapitre 3 sur 227 · A LA REINE · texte numérisé non relu

A LA REINE

Madame,

Je promets à Voire Majesté, dès le commencement de mon épître, qu'elle en verra bientôt la fin, et c'est peut-être ce qu'elle en trouvera de meilleur. Dieu me fasse la grâce de lui tenir parole, et que l'honneur que j'aurai d'entretenir la plus grande Reine du monde ne me transporte pas assez pour me faire oublier qu'elle a bien d'autres choses à faire qu'à lire une Dédicatoire. Lorsque j'ai fait dessein de donner mon Livre à Votre Majesté, j'ai cru que je ne pouvois être pauvre de pennées en un si riche suje', ; et que j'allois dire les plus belles choses du monde, et toutefois, Madame, après avoir longtemps fatigué ma rhé'ori que, j'ai trouvé que, pour être venu des derniers, j'êiois réduit à servir d'écho à ceux qui avoient parlé devant moi, et, que, ces beaux esprits n'ayant pas même oublié la vieille histoire du roi de Perse, qui remercia un paysan qui lui présenta un verre d'eau de rivière 2, il ne me restoit plus rien à ajouter, sinon qu'ils n'ont tous rien dit à la louange de Votre Majesté, qu'elle n'en mérite et que je ne m'en imagine davantage. On me reprochera sans doute que j'ai donc tort de me taire; ma' s une matière si haute s'imagine bien plus aisément qu'elle ne s'exprime, et je la dois laisser à traiter aux écrivains héroïques, qui sans doute auront besoin de tout leur Apollon pour en sortir à leur honneur; car pour moi, humble petit faiseur de vers

' La reine mère Anne d'Autriche (1002-1666), iille de Philippe II, roi d'Espagne.

2 Artaxerxès Longue-Main, à la bataille de Cunaxa, but avidement une outre d'eau fétide et corrompue que portait un paysan caunien, assurant qu'il n'avait jamais bu de vin avec tant de plaisir. Le paysan ayant disparu, le roi pria d'abord les dieux de le rendre riche et heureux s'il ne pouvait le retrouver; puis, quand il l'eut découvert, il le combla de biens et d'honneurs. (Plutarq., Vie d' Artaxerxès, Xl[ et XIV.) C'est évidemment de ce trait que veut parler Scarron, plutôt que de celui de Darius mourant, recevant un verre d'eau fraîche du soldat Polystrate. (Id., Vie d' Alexandre, MX.)

burlesques que je suis, el poète à la douzaine «, je ne me mêle que île faire quelquefois rire : encore faut-il qu'on en ail plus grande envie que moi, qui serois le plus chagrin de tous les hommes, sans les bienfaits de Votre Majesté, et sans V honneur que j'ai d'avoir vue charge en sa maison. Cette charge n'est pas véritablement des plus importantes, mais elle est bien des plus difficiles à exercer, et je pense sans vanité m'en être assez dignement acquitté 2, pour oser prier Votre Majesté d'ajouter à l'honneur d'être son malade celui d'être son poêle burlesque : pourquoi non, si je suis assez heureux pour avoir fait un livre qui lui plaise? Et pourquoi ne lui plaira-t-ll pas, puisque la moindre guenon peut quelquefois il vert ir l'esprit du monde le plus relevé? S; mon Enéide fuit rire Votre Majesté seulement du bout des lèvres, et que le fils d'Anchise ait assez plaisamment masqué ce carnaval pour la divertir, il pnroîtra tous les mois sous de nouveaux masques jusqu'à la fin de l'année, qu'il épousera l'infante de Lavinium 5. C'est une belle et bonne princesse des meilleures maisons d'Italie, et si la plus grande René de l'Europe assiste aux noces de celle reine de village, je n'aurai plus à me plaindre ni de la maladie ni de

* Scarron s'exprime toujours sur son talent poétique avec cette rare modestie. On peut voir encore la dédicace du livre V de son Virgile travesti, son Épître à monseigneur le Prince, son Ode à M. Maijnard, son Élégie à Mademoiselle, divers endroits du Roman comique, et une foule d'autres passages dispersés dans ses œuvres.

2 II veut désigner sa charge de malade de la reine :

De la triste et pénible charge Que j'exerce avec probité, Quoique mal dessus mal me charge, Je me suis fort bien acquitté'

{Stances à la Reine.)

Cependant ce malade exerce Sa charge avec intégrité, etc.

{Requête à la Reine.)

3 Le poète burlesque n'a pas tenu sa promesse, puisque, d'une part, le Virgile travesti n'a paru que de 1648 à 1653, et non de mois^en mois, et que, d'autre part, il n'a pas conduit son œuvre jusqu'au mariage d'Enée avec Lavinie; car on sait qu'il s'arrêta au milieu du livre VIII. Du reste, di's 1648, dans la dédicace du Combat des Parques el des poètes à la mort de Voiture, il dit : « Si j'ai la constance d'achever l' Enéide burlesque ; » et en 1650, dans celle du livre V du Virgile travesti, il marque fort nettement le dégoût qu'il ressent alors pour sa lâche, et ajoute que, s'il s'écoutait, il ne continuerait pas- Mais ce qu'il promettait ne dépassait point les bornes de sa facilité habituelle, puisqu il nous apprend, dans sa dédicace au commandeur de Souvré, qu'il n'avait été que trois semaines à faire Jodelet, on te Maître, valet, comédie en cinq actes et en vers. Il a souvent, ailleurs encore, rendu témoignage de son incroyable facilité à griffonner :

...Toujours la somme s'augmente, Et j'écrirois jusqu'à demain Si je ne relirois ma main.

{Éptlrc à l'abbé d'Tspagny.)

la fortune, et je ii\e trouverai sain et content dès le moment que j'aurai plu; il ne faut qu'un souris pour faire ces deux grands miracles, et j'ai sujet d'espérer, Madame, que Votre Majesté, me faisant des biens plus solides \ ne refusera pas ce souris à l'homme du inonde qui est le plus,

Mapamf,

Votre très-humble, très-obéissant, très-obligé, et très-malade serviteur et sujet,

SCARRON, Malade de la Reine.

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