‹ Le Virgile travesti en vers burlesquesChapitre 31 sur 227 · LIVRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIEME

« Et d'où diable, malheureux hommes, Venez-vous, au temps où nous sommes?

Vous ne faites que d'arriver; Pensez-vous encore trouver Quelque chose de bon à prendre?

Tout est pris, ou réduit en cendre.

Ma foi, vous mériteriez bien, Puisque vous n'êtes bons à rien, Qu'on vous donnât sur les oreilles.

Vos compagnons font des merveilles :

Troie et les Troyens sont à nous ; Nous les avons roués de coups, Et cependant, poules mouillées, Vos dagues claires, ou rouillées, N'ont point sorti de vos fourreaux, Non plus que vous de vos vaisseaux.

Les plus belles femmes de Troie Nous servent de femmes de joie, Et Priam qui n'est qu'un faquin.... »

Je lui dis : « Vous mentez, coquin, Vous êtes le faquin vous-même l »

Et puis d'une furie extrême, Je lui donnai de mes cinq doigts Au beau milieu de son minois; Plus, je lui fis balafre telle, Qu'on n'en vit jamais de plus belle; Je lui coupai de bout en bout Le nez, l'œil, la joue, enfin tout Ce qui le visage compose, Ce qui fut très-piteuse chose.

Ce coup douze points contenoit, Et sans rien augmenter prenoit Depuis le front du côté dextre Jusqu'à la mâchoire senestre.

De ce coup si bien asséné Il fut grandement étonné, Vit qu'il avoit fait une faute, Et trop tôt compté sans son hôte.

Aussitôt il rétrograda, Et trop tard de moi se garda, La frayeur peinte en son vi:>age.

Ain>i lorsque dans son passage On fait rencontre d'un serpent, Et que cet animal rampant, Que l'on a foulé par mégarde, En sifflant s'élance et se darde, On se retire plein d'effroi; •

De même ce Grec, hors de soi,

Voyant qu'il nous prenoit pour d'autres,

Se démêla d'entre les nôtres,

Qui, sur les siens par moi conduits,

Firent bientôt tant de pertuis,

Bien que de nuit et sans chandelle,

Que de toute cette séquelle

Un seul corps d'homme n'échappa ;

La mort camuse les grippa,

Tant la fortune variable

Se montra d'abord favorable !

Chorébus, de ceci flatté, Cria : « C'est fort bien débuté ; Amis, poursuivons notre pointe.

La fortune à l'audace est jointe ; Poussons l'affaire avec chaleur, Et joignons à notre valeur Quelque notable stratagème.

L'ennemi nous montre lui-même Qu'il faut tromper son ennemi, Et qu'à diable diable et demi.

Si la victoire est toujours bonne, Quoi que ce soit qui nous la donne, Contre de si fiers ennemis Tout peut être en usage mis.

Vainquons par vaillance ou par ruse :

Le succès sera notre excuse, Et fi de la fidélité Qui peut nuire à l'utilité I La fortune pour nous se change, Et des Grecs parles Grecs nous venge.

Quittons nos armes de bourgeois, El prenons celles des Grégeois. :

Ainsi, dangereux mascarades, Nous irons des sains et malades Tirer du sang en quantité ; Il ne peut être que gâté, Étant à de si méehans hommes. »

Nous le croyons, fous que nous sommes; Mais certes, quand on suit un fou, On se casse souvent le cou.

Tout le premier il s'arme et masque Des armes du glaive et du casque Du pauvre capitaine grec Dont j'avoi* balafré le bec :

Sur son timbre, au lieu de panache, Il portoit deux cornes de vache.

fliphée et Dymas, comme il fit, Changèrent d'armes et d'habit.

Ainsi que lui font tous les nôtres.

Je m'arme aussi comme les autres, Et, de Troyens Grecs devenus, Nous allâmes, les glaives nus (Mais certes les Dieux bien contraires), Chercher nos cruels adversaires.

Nous ne fûmes pas trop longtemps Sans en avoir le passe-temps ; Effrontément nous nous mêlâmes Parmi ceux que nous rencontrâmes, Et puis, quand il fut à propos De la part de dame Atropos, Nous portâmes dans leurs postères Des estocades mortifères, Et disions : « Je n'y pensois pas, »

Quand, portant trop haut ou trop bas, Nous n'ajustions pas bien la botte.

L'invention n'étoit pas sotte.

Mais, malgré les dieux et leurs dents, Les mortels. sont bien irnprudens De penser faire quelque chose :

L'homme propose et Dieu dispose.

Ainsi toute l'occision Fut à notre confusion, Et nous gâtâmes notre affaire Pour en avoir voulu trop faire.

Ceux qui nous venoient rire au nez Se trouvoient bien fort étonnés, Quand, au lieu d'avoir des caresses, Les coups de nos dagues traîtresses Leur feisoient voir bien clairement Que nous n'allions pas rondement.

Les Grecs qui de nous échappèrent Parmi les Gçecs nous décrièrent, Si bien qu'ils s'enfuyoient de nous Comme font les brebis des loups.

Quelques-uns, faute de courage, S'en allèrent jusqu'au rivage Se recacher dans leurs vaisseaux :

Autres, de peur de nos couteaux, Se remirent dans la machine Par le grand trou de son échine, Où l'échelle encore tenoit, Tant la frayeur les talonnoit.

Cependant la pauvre Cassandrc,

Que les Grecs venoient de surprendre Dans le saint temple de Pallas, Emplissoit l'air de ses hélas.

Ces Grecs, les plus mèchans du monde, La trainoient par sa tresse blonde.

Elle levoit au ciel les yeux, Les yeux, car ces mal gracieux D'un gros cordon de chenevière Avoient garrotte par derrière De plusieurs nœuds ses pauvres bras, Si beaux, si blancs, si gros, si gras. Cet objet triste et lamentable Fut à Chorèbe insupportable :

11 ne put voir ainsi traîner Sa maltresse sans dégainer.

Sur les ennemis il se darde, Qui ne s'en donnent pas de garde, Et, sans leur demander congé, Chamaille comme un enragé.

Tout de même qu'il fit, nous fîmes, Les attaquâmes, les battîmes; Ils furent bientôt déconfits Par les grands exploits que je fis.

Je coupai plus de cent oreilles.

Chacun de sa part fit merveilles, Si bien que, voulussent ou non, Sur les soldats d'Agamemnon Nous regagnâmes la captive, Tremblante et plus morte que vive.

Mais par un coup d'adversité Ce beau fait d'armes fut gâté :

Au haut du temple, dont les portes, Pour être massives et fortes, Avoient aux Grégeois résisté, lin grand nombre s'étoit jeté Des pauvres citoyens de Troie.

Là, pensant garder notre proie, Nous nous sentîmes d'eux chargés Déçus par nos harnois changés. Ils nous versèrent sur les membres Plusieurs bassins et pots de chambres, Item, pierres, bâtons, cailloux, Et nous accablèrent de coups.

Ainsi notre ruse de guerre Nous attira ce grand tonnerre.

Mais certes jamais un guignon N'arrive sans son compagnon :

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