LIVRE DEUXIEME
Les Grecs, nonobstant nos panaches, Connurent nos brutes moustaches, Et qu'assurément nous étions Autres que nous ne paraissions.
Et, de vrai, notre procédure Pour les Grecs étoit un peu dure, Et, n'ayant pas fait seulement Le moindre chétif compliment En enlevant dame Cassandre, 11 étoit aisé de comprendre Que n.ius nous étions ainsi mis Les armes de nos ennemis ■ Pour quelque entreprise notable.
I Cela fut trouvé vraisemblable.
[ Et, pour éviter tout danger, !. On eut ordre de nous charger;
Outre que la dame enlevée, ? Par quelques-uns des Grecs trouvée Belle à faire courir les champs, Les rendoit encor plus méchans.
Les voilà dessus nous qui fondent, Nous les oyons venir qui grondent :
D'un côté vient le grand Ajax, Fier comme le milord Fairfax * ; De l'autre côté les Atrides Et les Dolopes homicides.
Nous frappons sur eux, eux sur nous, Nous nousentr'assommonsdecoups.
La chose est fort peu différente Du fracas de quelque tourmente, Lorsque tous les vents déchaînés, Et l'un contre l'autre acharnés, S'entre-font sur mer et sur terre, En soufflant, une rude guerre; Sur mer font danser les vaisseaux, Sur terre tomber les chapeaux.
Dieu sait s'ils enflent bien les joues, Et s'ils font de plaisantes moues.
Us ont pour clairons enroués Le bruit des arbres secoués.
Cependant l'humide Nérée Court partout, la face effarée De voir tout son pays salé Par ces chiens de vents boursouflé.
Les vents Eure, Note et Zéphire S'ébouffent, mais non pas de rire, Oui bien à force de souffler, Ce qui fait leurs giffles * enfler.
Autres vents dont les noms j'ignore (Car je sais qu'il en est encore, Outre ceux que j'ai pu nommer, Plus de vingt sur terre et sur mer), Tantôt à force de soufflades, Le gagnent sur leurs camarades, Et tantôt sont d'eux ressoufflés, Lâchant le pied fort essoufflés.
Tout de môme nous tous ensemble, Grégeois et Troyens, ce me semble, Poussans, et puis étant poussés, Blessans, et puis étant blessés, Et faisant à l'envi carnage, Ressemblons fort bien à l'orage Dont je viens de faire un portrait.
Qui, me semble, est assez mal fait.
Mais reprenons notre mêlée.
Chorèhe fut de Pénelée En quatre ou cinq coups dépêché ; L'autel de son sang fut taché.
Près de lui chut aussi Ryphée, D'un démesuré coup d'épée Qui lui fendit tout le côté Sans respecter sa probité. Dymas chut d'un coup d'arbalète ; D'Hypanis on fendit la tête, Et Panthus, quoique homme pieux Et sacrificateur des dieux, Perdit son sang par une artère ; Nonobstant son saint caractère Et son benoît bonnet carré, Ce grand coup lui fut desserre.
' Thomas Fairfax, général anglais (i611rl67i). Nous n'avons pas à donner ici la biographie de cet homme célèbre; nous dirons seulement qu'en 1648, époque de la publication de ce second livre, lord Fairfax était dans toute sa gloire, et dans le cours de ses principaux succès contre les royalistes. Il n'est pas étonnant, dès lors, que Scarron ait songé à lui, pour le faire rimer à Ajax.
* Joues. On dit encore aujourd'hui familièrement giffler pour souffleter, frapper sur la joue.
La mort beaucoup d'autres empoigne; Que maudite soit la carognc Tant et tant elle en attrapa î Si maître Énée en échappa, 0 chères personnes grillées !
Chères cendres éparpillées!
Je veux bien vous prendre à témoin Si ce ne fut mon plus grand soin D'avoir aussi quelque venue, Et si je n'allai, dague nue, Partout où l'on frappoit bien fort, Afin de recevoir la mort ; Mais les Destins ne le voulurent, Et malgré moi me secoururent !
Le vieil lphitus, comme moi, Je ne vous puis dire pourquoi, N'ayant plus qu'une dent en bouche, Fut lors préservé de la touche.
Aussi fut Pélias le bon, Fort incommodé d'un jambon, Pour un trou qu'autrefois Ulysse Lui fit par derrière en la cuisse, Partant, peu propre et mal dispos A se garantir d'Atropos.
Mais pour une raison cachée Notre chair ne fut point touchée :
Nous nous trouvâmes hors de là.
Le ciel sans doute s'en mêla Et voulut prendre la conduite De notre troupe à trois réduite.
Lors un bruit de cris et de coups Du palais royal jusqu'à nous Se faisoit aisémenF entendre ; Les Grecs l'assiégeoient pour le prendre, Et les Troyens désespérés, En ce dernier lieu resserrés, Tâchoient de vendre cher leurs vies, Et de leurs femelles ravies Par quelque grande occision Venger la cunsiupration.
Quelques Grecs plantoient des échelles; Autres mettoientbancs sur bancelles; Bancs et soldats se répandoient Quand d'en haut caillbus descendoient.
I Grimpans comme chats contre un arbre,
« Soldat.
Ils se coulent le long du marbre, De la main gauche se couvrant, Et de la droite assaut livrant Aux défenseurs de la muraille.
Un carreau de pierre de taille Par un soldat est empoigné, Auquel le bras étant rogné, Le pauvre malheureux soudrille ' Tombe, s'accroche à une grille, Vt demeure là suspendu, Criant en grec : « Je suis perdu! »
Les Troyens de tout font des armes, Et, non sans répandre des larmes, Jettent contre ces inhumains Ce qui se trouve sous leurs mains.
Un Grec eut la tête cassée D'un coup de la chaise percée Du roi Priam ; mais ce malheur Fut récompensé par l'honneur.
Chevrons dorés, poutres dorées, Ne sont non plus considérées Qu'un gros bâton , bûche ou fagot.
Un caillou va comme un lingot.
Chaises, fauteuils, tables, bancelles, Vases, cabinets, plats, vaisselles, Bref, tous les meubles précieux, Jusqu'aux simulacres des dieux, A la foule se viennent rendre Au soldat qui vient pour les prendre, Mais plus vite qu'il ne voudroit.
Je savois un certain endroit Où, par une porte secrète, On pouvoit entrer en cachette Et sortir sans être aperçu.
Ce lieu de tous n'éloit pas su :
C'est par là que dame Andromaque, Devant cette funeste attaque, Le vieil beau-père visitoit, Son Astyanax lui portoit, Dont dame Hécube étoit ravie :
Elle l'aimoit plus que sa vie ; Quand petit encore il étoit En ses bras souvent le portoit, Et souvent, de ses mains royales, Lui remuoit ses langes sales,