LIVRE DEUXIÈME
Ht cette bonne mère-grand, Quand il devint un peu plus grand, Faisoit avec lui la badine, L'entretenoit de Mélusine, De Peau-d'Ane et de Fierabras*, Et de cent autres vieux fatras.
Cet enfant étoit son idole, Kt la vieille en étoit si folle, Qu'avec lui troussant boqueton, Entre les jambes un bâton, Elle couroit la prétentaine [Jusqu'à perdre souvent l'haleine, indromaque s'en tourmentoit, lonnoissant bien qu'on le gatoit.
r)riam, le voyant à toute heure j'empiffrant de pain et de beurre, JDisoit avec sévérité :
$ Ce sera quelque enfant gâté. »
JHécube n'en faisoit que rire, |Et sa mère n'osoit rien dire.
'! C'est assez parlé de cela, ^e fut par cette porte-là ^ue dans le palais nous entrâmes.
>ans être aperçus nous montâmes "Jar un escalier dérobé, In un lieu fait comme un jubé *.
j|J'y trouvai des gens de tous âges |Qui vouoient des pèlerinages :
|Notre abord les encouragea, |Et pas un d'eux plus ne songea jQu'à vendre chèrement sa vie.
I Pour moi, qui n'avois autre envie f Que de jouer aux Grecs un tour, .} Près de moi je vis une tour Dont pouvoit, étant renversée,
Mainte tête être concassée Et maints bras être disloqués De ceux qui nous tenoient bloqués.
De quatre piliers soutenue, Elle se moquoit de la nue, Comme auroit fait un gros écuril :
i Tout y sembloit petit à l'œil, Kt de là, Priam au nez croche, Avec des lunettes d'approche, Souvent sur mer rpiloguoit L'ennemi qui sur mer voguoit.
Là, l'on voyoit toute la plaine ; Là, souvent, quand elle étoit pleine De Grecs et Troyens combattans (Hélas ! le maigre passe-temps !), Les dames et vieillards de Troie Vcnoient, non pas à grande joie, Voir ce jeu de gladiateurs Si mal plaisant aux spectateurs. Cette tour, lors mal assurée Par secousse réitérée, Touvoit fort bien prendre le saut Et gâter ces donneurs d'assaut.
Elle fut bientôt ébranlée, Et, tôt après, prit sa volée Ainsi que tout corps pesant doit, Vers son centre, où pas n'attendoit Le soldat si grosse grenade, Qui troubla toute l'escalade.
Votre serviteur ne compta Combien elle en escravanta s; Je ne vous le dirai donc mie, Mais bien que plus d'un Jérémie Fit grande lamentation Sur une si noire action.
* On peut voir dans le roman de Jean d'Arras, composé probablement vers 1478, la plupart des traditions relatives à la fée Mélusine, la plus célèbre du moyen âge. Tout le monde connaît le conte de Perrault, intitulé Peau-d'Ane, mais, comme il ne parut qu'en 1694, tandis que ce livre est de 1648, il s'ensuit clairement que c'est d'un autre qu'il est question ici. Le conte de Peau-d'Ane «tait depuis longtemps populaire, et circulait parmi les nourrices. (Cf. une note de notre édition du Roman comique, chez Jannet, 1. 1, p. 47.) — Pour Fierabras, voir le Roman de Fier-à- Bras le Géant, Genève, 1478, in-folio. C'était un nom qu'on donnait souvent aux matamores de notre vieille comédie.
- C'est une sorte de tribune d'église, en forme de galerie. L'église Saint-Étiennedu-Mont possède un des plus beaux modèles du genre.
s Ktouftà, écrasa.
La chute de cette tourelle A plusieurs Grégeois fut mortelle; L'assaut pourtant point ne cessa, Mais de plus beau recommença.
Pyrrhus paroît entre les autres Apre à la ruine des nôtres, Et ce dangereux cavalier Fait tout seul autant qu'un bélier.
11 tâche d'enfoncer la porte, Et la bat d'une étrange sorte.
Un harnois luisant et poli Le rend plus affreux que joli; Le fer tranchant en sa main brille; Bref, ce déterminé soudrille Ne représente pas trop mal Le serpent, vilain animal, Quand, la froidure étant passée, Ayant peau nouvelle endossée, Et repris nouvelle vigueur^ Son corps n'est plus dans la langueur Que la mauvaise nourriture Et la rigueur de la froidure Lui causoient, tandis que l'hiver Dépouilloit les champs de leur vert :
Paré d'une nouvelle écaille Qui lui sert de jaque de maille, Le compagnon s'en va rampant, Fort satisfait d'être serpent.
Il se raccourcit, il s'allonge, Sort de soi-même, et s'y replonge, Restauré du soleil nouveau, Et défait de sa vieille peau.
Sa langue à trois pointes il darde :
Homme ou femme qui le regarde Et l'oit horriblement siffler De peur n'ose quasi souffler.
Ce jeune Pyrrhus tout de même (Pyrrhus, si l'on veut Neptolème), Suivi du puissant Périphas Aussi membru qu'un éléphas, D'Automédon, piquèur d'Achille, A dompter chevaux très-habile,
Et qui, dans la selle à piquer, Souloit * d'un cheval se moquer, Lui fit-il le saut de la carpe, De plus gentil sonneur de harpe (Sans cette harpe à point nommé J'eusse malaisément rimé.) Item, l'escadre scyrienne Redoutable à la gent troyenne, Tous ces gens-là sur la maison Dccochoient tison sur tison.
Pyrrhus d'une hache tranchante Sur la porte à grands coups charpente; Ce maître faiseur de coupeaux En tranche bientôt les poteaux, Tout ainsi qu'il eût fait des raves.
Son père, le patron des braves, En bonne foi n'eût pas.îfait plus.
Priam, et son monde reclus, A chaque coup que sa main donne, Dont le vaste palais résonne, Fait de pitoyables hélas, Priant Dieu qu'il soit bientôt las, Et n'achève point la besogne.
Lui, si bien taille et si bien rogne, Qu'à la fin dans le royal huis Il fait un grand vilain pertuis, Ou grande vilaine fenêtre.
Par là commença de paroltre, Au lieu d'un visage de bois, La demeure de tant de rois Jusqu'à ce temps inviolable.
Par là le Grec impitoyaible Put pénétrer dans ces saints lieux, Et porta ses profanes yeux Au travers des longues allées, Jusqu'aux cours les plus reculées.
Par là quelques Troyens armés, Du seul désespoir animés, Pour la plupart soldats des gardes, Furent vus avec hallebardes, Espadons, mousquets et fusils.
Les pauvres gens, que feront-ils,
; Avait coutume, — du latin solere.
Deux parts en fit, dont il souloit passer L'une à dormir, et l'autre à ne nen faire.
(Épitaphe de la Fontaine.)