‹ Le Virgile travesti en vers burlesquesChapitre 35 sur 227 · LIVRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIEME

Qui sur mon pauvre corps s'acharne; Et peut-être que quelque darne * De son corps il y laissera.

Chacun fera comme il pourra.

On me dira : Sans sépulture, Votre corps sera la pâture De quelque chien, ou quelque loup.

La peste, que le monde est fou !

Que m'importe que ma carcasse A la faim d'un loup satisfasse, D'un chien, d'un vautour, d'un corbeau?

Mon destin sera-t-il plus heau Si, dans du linge empaquetée, Elle est par les vers grignotée ? »

(Si les Troyens brûloient leurs morls, Au lieu d'en enterrer les corps, Le poëte ici s'entretaille * ; Mais, ô bon lecteur ! tout coup vaille, 11 importe peu que Scarron Altère quelquefois Maron.)

Revenons à messire Anchise :

« Quand on a la perruque grise, Ajouta -t-il, on ne doit pas Redouter beaucoup le trépas.

Vieil, cassé, malpropre à la guerre, Je ne sers de rien sur la terre :

Spectre qui n'ai plus que la voix, J'y suis un inutile poids, Depuis le temps que de son foudre Jupin me voulut mettre en poudre, Depuis le temps qu'il m'effraya, Ce grand Dieu, qui me giboya 3 Par une vengeance secrète; Mais je suis personne discrète, Je n'en dirai point le sujet :

Suffit que j'aurois eu -mon fait, Sans Vénus, qui sauva ma vie.

J'ai depuis eu cent fois envie De m'aller pendre un beau matin, Et finir mon chien de destin.

Laissez-moi donc mourir à l'aise, Et, si l'on m'aime, qu'on se taise. »

Voilà ce qu'il dit obstiné,

Dont je fus plus que forcené.

Ma chère Creuse le prie, Mon fils Iiilus pleure et cric ; Mais c'étoit, tant il étoit dur, Se donner du front contre un mur.

«Ah! ma foi, monsieur mon heau- père, Lui dit notre femme en colère, Vous viendrez ou direz pourquoi :

Vous faites bien du quant à moi. »

Autant lui dit le jeune Iule.

Mon père, opiniâtre en mule, Au lieu de leur parler françois, &e mit à badiner des doigts.

Je dis alors : «(là, çà, qu'on meure, Il le faut, et quand ? tout à l'heure. Vous laisserai-je ainsi périr Sans même fortune courir ?

N'en déplaise à mon père Anchise (Mais dessous sa perruque grise Il loge fort peu de raison), Troie encore en noire maison Pouvoit trouver quelque ressource.

Grâce à Dieu, j'ai fort bonne bourse : En quelque pays étranger Nous eussions eu de quoi manger.

Mais en votre philosophie, Qui n'est qu'une pure folie, Vous avez cru qu'être assommé Étoit mourir bien estimé.

Vous avez une sotte envie :

On en a pour toute sa vie, Quand on est dans le monument Une minute seulement.

Pyrrhus ne tardera plus guère :

Sans doute, à la moindre prière, De son bras vous serez servi.

Je crois bien qu'il sera ravi De tuer toute une famille De sa dague faite en faucille; Comment il se gobergera, Quand ensemble il égorgera Femme, mari, père, grand -père, L'enfant et madame sa mère 1

1 Quelque rouelle, quelque tranche.

- S'embarrasse dans sa marche, fait un faux pas.

3 Poursuivit, — comme un gibier qu'on chasse.

Ah ! vraiment, ma mère Vénus, Tous vos beaux argumens cornus4, Pour me persuader de vivre Et pour m'obliger à vous suivre, N'étoient donc que pour m'attraper :

Je ne m'y laisse plus duper.

Vite qu'on me donne mes armes, Je veux aussi coûter des larmes A quelques-uns des ennemis.

— Au moins me sera-t-il permis De vous suivre, » me dit Creuse.

Mais tout à plat je la refuse.

J'en fis de même à mon enfant, Dont il fut assez mal content.

Je me faisois tenir à quatre, Comme quand on va pour se battre, Et n'étois pourtant pas fâché D'en être des miens empêché.

Ma femme et toutes ses servantes Faisoient à l'envi des dolentes ; Mon fils m'embrassoit les genoux.

Au grand étonnement de tous, Une flamme du ciel issue Sur ce cher fils fut aperçue ; Nous nous mîmes tous à souffler, Croyant qu'elle l'alloit brûler ; Nous soufflâmes et ressoufflâmes, Fort peu de chose nous gagnâmes :

Malgré nous ce feu viollet Lui grilla tout le poil follet.

Mon père, voyant le prodige, Dit : *< Que personne ne s'afflige.

Ce feu, qui m'a tout ébloui, Et dont je suis bien réjoui, West ma foi pas un feu volage.

0 grand Dieu ! fais que ce présage Soit par quelque autre confirmé ! »

Un coup de foudre à point nommé A main gauche se fit entendre -.

Sans autre témoignage attendre, Mon père dit : « Ainsi soit— il ! »

Puis ensuite, d'un saut gentil, 11 fit deux fois la révérence, Ayant fait signe à l'assistance Qu'il falloit qu'on en iït autant :

Nous sautâmes tous à l'instant.

Ayant bien sauté comme pies, On bien plutôt comme gens pies, Nous reniflâmes à l'envi, Car ce tonnerre fut suivi De certaine odeur sulfurée ; Puis la maison fut éclairée D'un feu luisant comme un tison Qu'on vit sur ladite maison.

Ce phare, ou plutôt cette étoile, Alla tout droit, perçant le voile De cette triste et noire nuit, Et Dieu sait si mon œil la suit, Dans la forêt d'Ida se rendre.

11 nous fut aisé de comprendre Que c'étoit un secours divin, Car par elle, dans son chemin, Comme bien sage et bien sensée, Trace luisante fut laissée.

Lors mon père, tout ébaudi, Cria : « Mon lils, je m'en dédi ; Me voilà très-content de vivre, Et très-résolu de vous suivre En quelque part que vous irez, Et partirai quand vous voudrez, Afin que personne n'en doute, Malgré mon incommode goutte. »

Puis il fit génuflexion Et dit avec dévotion :

* Absurdes, déraisonnables.

* On sait que le coup de foudre à main gauche était regardé chez les anciens comme un présage favorable. On disait même Nttmtna lœva, pour divinités propices :

Si quem •

Numina Iseva sinunt, auditque vocalus Apollo.

(Virgile.) Les érudits, — si les érudits lisent le Virgile travesti, — peuvent consulter le commentaire de Servius sur le 693" vers du second livre de VÉnéide} et Festus, au mol Sinistré.

Page 1