‹ Le Virgile travesti en vers burlesquesChapitre 36 sur 227 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

« 0 bon Dieu, qui nous prends en garde, Que ton œil toujours nous regarde, Et prends soin de notre maison ! »

Après cette courte oraison Je lui dis : « Homme qui refuse, Ordinairement après muse.

Vous faisiez tantôt bien le fou.

Çà, çà, mettez-vous sur mon cou, Comme on dit, à la chèvre morte *, Et que chacun de nous emporte Sur son dos tout ce qu'il pourra.

Mon fils par la main me tiendra, Et ma femme par le derrière ; Et que valet et chambrière Écoutent bien ce que je di.

Hors la ville, vers le midi, On trouve un vieil tombeau de pierre, Près d'un temple tombé par terre, Qui fut autrefois à Cérès :

Ce lieu, ni trop loin ni trop près, Sera le lieu de l'assemblée. »

Lors la maison fut démeublée:

L'un prit un poêlon, l'autre un seau, L'un un plat, et l'autre un boisseau.

Je me nantis comme les autres :

Je mis les unes sur les autres Six chemises, dont mon pourpoint Fut trop juste de plus d'un point.

On n'oublia pas les cassettes; Mon fils se chargea des mouchettes, Mon père prit nos dieux en main, Car, quant à moi, de sang humain Ma dextre avoit été souillée ; Devant qu'avoir été mouillée Dans plusieurs eaux quatre ou cinq fois, Et s'être fait l'ongle des doigts, Je n'eusse pas osé les prendre.

Quiconque eût osé l'entreprendre, Eût bientôt été loup-garou* :

Je n'étois donc pas assez fou.

Enfin, sur mon dos fort et large Mon bon père Anchise je charge D'une peau de lion couvert, Et, de peur d'être pris sans vert, Au côté ma dague tranchante.

L'affaire étoit un peu pressante, Car le mal s'approchoit de nous.

Nous entendions donner des coups, Crier au feu, crier à l'aide.

A tout cela point de remède, Sinon gagner vite les champs, Et laisser faire ces médians.

Quoique j'eusse l'échiné forte.

Mon bon père à la chèvre morte Ne put sur mon dos s'ajuster, Ni je n'eusse pu le porter ; Par bonheur je vis une hotte :

Mon père dedans on fagote, Et tous nos dieux avecque lui; Puis, un banc me servant d'appui, On charge sa lourde personne Sur la mienne, qui s'en étonne, Et fait des pas mal arrangés, Comme font les gens trop chargés.

Mais qui diable ne s' évertue, Quand il a bien peur qu'on le tue ?

Nous voilà tous sur le pavé; Sur mon dos mon père élevé Nous éclairoit de sa lanterne, Qui n'étoit pas à la moderne :

Elle venoit du bisaïeul De l'aïeul de son trisaïeul.

Ma Creuse venoit derrière.

Chaque valet et chambrière, De crainte d'être découverts, Allèrent par chemins divers.

Je menois mon cher fils en laisse, Pour lequel je tremblois sans cesse.

< C'est-à-dire à la façon d'une chèvre morte qu'on emporterait sur ses épaules.

2 Le loup-garou était un homme transformé en loup par le diable. La croyance aux loups-garous subsista durant tout le moyen âge ; au dix-septième siècle, beaucoup y croyaient encore, et il est aujourd'hui plus d'un village d'où cette foi superstitieuse n'a pas disparu. On peut voir, dans les démonographes Boguet, Delancre, Bodin, etc., des détails curieux sur les loups-garous. Plusieurs auteurs, entre auircs Claude, prieur de Laval, Beauvoys de Chauvincourt (1599) et J. dp Nynauld (tGia), ont publié des traités spéciaux sur la lycanthropie.

Enfin, par chemins écartés, Des moindres bruits épouvantés, Nous marchâmes devers la porte.

Quoftjtie j'aie l'âme assez forte, Et que, dans le fer et le feu, D'ordinaire je tremble peu, Chargé de si chères personnes, Je fis cent actions poltronnes :

Au moindre bruit que j'entendois, Humble quartier je demandois.

Mon bon père en faisoit de même, Et crois qu'en cette peur extrême, Dans la hotte un autre que lui Auroit fait ce que par autrui Roi ni reine ne pourroit faire.

Le feu, qui notre troupe éclaire, Forme des ombres devant nous, Qui nous effrayent à tous coups.

Enfin, après plusieurs alarmes, Un grand bruit de chevaux et d'armes Se fit entendre auprès de nous ; Mais, madame, le croirez-vous?

Ce bruit que nous crûmes entendre, Puisque vous désirez l'apprendre, Étoit ce qu'on appelle rien :

J'en rougis quand je m'en souvien.

Mon père, en cette peur panique, Mille coups sur mon corps applique Tour me faire aller au galop, Et certes il n'en fit que trop.

11 me crioit : « Prends donc la fuite ! Vois-tu les Grecs à notre suite ?

Maie peste, comme tu vas !

Ne veux-tu pas doubler le pas ?

Fuis, mon cher fils, sauve ton père.»

Et puis, se mettant en colère :

« Maudit soit le fils de putain !

Et qui m'a donné ce matin Qui marche comme une tortue ! »

A ce langage qui me tue, J'avois beau redoubler le pas, Cela ne le contentoit pas.

Enfin, moi faisant cent bronchades, Et lui bien autant de boutades, Jusqu'à m'appeler cent fois sot, A quoi je ne répondois mot, Je courus de si bonne sorte, Que je me vis hors de la porte ; Et puis à force de marcher, Persistant toujours à broncher, Au vieil temple nous arrivâmes, Où quasi tous nous nous trouvâmes; Quasi tous, car ma femme, hélas !

Mon unique joie et soûlas, Se trouva manquer à la bande ; Jugez si ma douleur fut grande !

A mon cher père, à mon cher fils, Cent mille reproches je fis, Leur dis qu'ils en étoient la cause.

Mon père ne fit autre chose Que me dire : « Elle reviendra, Ou bien quelqu'un la retiendra.

N'a-t-elle point resté derrière Pour raccommoder sa jartière ? »

A ce maudit raisonnement Je pensai perdre jugement ; Je mordis ma langue de rage.

Certes, si je n'eusse été sage, Et qu'il n'eût point mon père été, Je l'eusse bien fort souffleté.

Je comptai deux fois notre monde , Je fis aux environs la ronde, Je l'appelai, je la huai Si fort, que je m'en enrouai.

Je quittai cinq des six chemises Qu'en partant sur moi j'avois mises, Puis, armé comme un Jacquemart ' , Au côté tranchant braquemart 2,

1 Petite figure de bronze représentant un homme armé, placée, au dix-septième siï'cle, au-dessus de l'horloge de la Samaritaine, sur le pont Neuf, pour frapper les heures avec un marteau. Beaucoup d'horloges en avaient une pareille : le Jacquemart de 'Dijon était particulièrement renommé. Ce nom venait, suivant les uns, de •'inventeur, Jacques Marc ; suivant d'autres, de Jaquemar de Bourbon, seigneur de Priaux, qui se signala par la beauté et la bonté de ses armures dans les guerres et tournois, au quatorzième siècle.

* Sorte d'épée courte.

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