‹ Le Virgile travesti en vers burlesquesChapitre 37 sur 227 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

A la main bonne hallebarde, En disant : «Le bon Dieu me garde !>: Je rebroussai vers la cité.

Partout où nous avions été Je cherchai vainement ma femme.

Toute la ville étoit en flamme, Et de notre pauvre maison Chaque poutre étoit un tison.

J'allai vers la maison royale, Qu'on eût prise pour une halle.

Tous les biens par les Grecs volés Étoient confusément mêlés :

Force enfans, et femmes captives, Six cuillers d'argent bien massives, Quatre ou cinq sacs de sols marqués, Matelas de coton piqués, In grand bocal de porcelaine, Présent fait à la belle Hélène Par un certain mauvais galant ; En or, la moitié d'un talent1, En argent, quatre mille livres, Deux grands coffres remplis de livres»

De l'riam les arcs à jalet 2, Mille vaches donnant du lait, Autant de veaux, autant de truies, Des parasols, des parapluies, Item, quatre mille chapeaux, Force pourpoints, chausses, manteaux, Et cent mille autres nippes riches.

Ulysse, le chiche des chiches, Et Phénix, un maître pédant, L'un et l'autre à la proie ardens, Tous deux faux-sauniers et faussaires, En étoient les dépositaires.

Des captives je m'approchai, Et, me cachant le nez, cherchai, Parmi cette troupe éplorée, Ma chère Creuse égarée ; Puis je me mis effrontément A crier (maudit soit qui ment) :

« Creuse, Creuse, Creuse ! * Un écho me répond : Eu se, Et voilà tout ce que j'appris De tant de peine que je pris.

Je m'en allois confus et triste, Quand notre femme, à l'improvisa, Se vint présenter à mes yeux.

Je ne fais point le glorieux, Une vision si soudaine Me fit avoir fièvre quartaine.

Qui m'eût lors bien considéré M'eût trouvé l'œil bien égaré.

Par le vidage c "étoit elle, Mais sans patin ni pianelle.

Elle avoit huit grands pieds de haut, Si bien, quoique j'eusse grand chaud, Que je devins froid comme glace, La frayeur peinte sur ma face.

Je reculai cinq ou six pas En disant : hetro, Salarias !

J'eus l'âme bien plus perturbée Lorsque, d'une seule enjambée, Elle fut aussitôt à moi.

J'étois prêt d'en mourir d'effroi, Sans que je vis la grande folle S'ébouffant à chaque parole, Qui me dit : « Confessez, monsieur, Que vous avez eu belle peur.

— Je n'y trouve pas de quoi rire, Commençai-je lors à lui dire, El trouve encor moins de raison De me quitter hors de saisou. »

Elle me dit : « 0 mon pauvre homme î Lorsque vous aurez bien su comme Et par qui tout ceci se fait, Vous aurez l'esprit satisfait.

De moi ne soyez plus en peine, Aussi bien elle seroit vaine; Il n'est plus de femme pour vous, Non plus que de mari pour nous.

* Le talent était une monnaie (ou un poids) d'argent ou dTor, et de valeur diverse , suivant les pays. Le talent attique d'argent, celui dont il est le plus souvent question, valait 60 livres ou mines, ou bien 6,000 deniers ou drachmes ; en or, H équivalait à 6,750 écus. Chez les Romains, il y avait des talents de trois sortes, de 84 livres, de 120, de 125. Je ne parle pas des autres-

* Jalet, comme galet, caillou rond. Un arc (ou arbalète) à jalet était donc celui qu'on chargeait avec un projectile de cette nature.

Le Destin vous en garde une autre :

Le pays Latin sera vôtre, Où chacun sait l'italien.

Vous aurez là beaucoup de bien ; Là le Tibre, de son eau trouble, Quoique d'abord on vous y trouble, Vous fournira dans la saison Des écrevisses à foison ; Vous y mangerez veau Mongane, Vous y porterez la soutane :

Je crois qu'il vous fera beau voir.

Une grosse fille au poil noir Vous sera, par juste hyménée, Par monsieur son père donnée : C'est l'infante Lavinia, En laquelle vice il n'y a ; C'est une vraie boute-tout-cuire S Qui ne fait que sauter et rire, Et ne va jamais qu'au galop.

Bref, celte princesse vaut trop.

Ayez grand soin de notre Iule, Digne effet de notre copule :

Faites-lui montrer le latin ; Et quant est de notre destin.

La grand'mère des dieux, Cybèle, Me fait demeurer auprès d'elle Pour être sa dame d'atour.

La sienne mourut l'autre jour Avec quatre ou cinq de ses filles Pour avoir mangé des morilles *.

N'ayez donc plus de moi souci, Je me trouve fort bien ici. »

Là-dessus je pensai la prendre Pour les derniers devoirs lui rendre; Mais, lui jetant les bras au cou, Je pensai bien devenir fou, Quand, l'ayant trois fois embrassée, Trois fois de mes bras éclipsée, Je connus n'avoir embrassé Qu'un vain corps, un air condensé.

Or, n'aimant pas trop le fantôme, .Ni tout corps composé d'atome.

Je ne m'affligeai pas bien fort.

Puisqu'aiusi le vouloit le sort.

Tôt après, jouant de la jambe, De la pauvre ville qui flambe, Dans les champs je me transportai, Où Dieu sait comment je trottai Jusqu'où m'attendoit notre bande, De petite faite bien grande.

Hommes, femmes, maîtres, valets, Tous chargés comme des mulets, En ce lieu s'étoient venus rendre, Etm'avoientfaitl'honneurd'aUendro Que je fusse là revenu.

Sitôt qu'ils m'eurent reconnu, A ma conduite ils se remirent, A moi comme à roi se soumirent.

Je leur promis affection, Justice et ma protection :

Ils promirent obéissance, Et que j'aurois sur eux puissance, Comme le roi sur son sergent Et la reine sur son enfant.

Puis, sans s'amuser davantage, J'ordonnai qu'on pliât bagage, Et que vieillards, femmes, enfans, Et tous les corps plus empêchans Devers la montagne filassent, Et dans les grandsbois se coulassent.

Mon père les y conduisit.

Là-dessus le soleil luisit, Et de sa face safranée La forêt fut enluminée; Et moi, les mains sur les rognons , En tête de mes compagnons Qui n'avoient pas le cœur en joie, Je tournai le cul devant Troie Et le nez vers le mont Ida, Où chacun de nous se guinda.

1 Une réjouie, — comme on dit vulgairement une luronne. * Champignons.

A MONSEIGNEUR

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