‹ Le Virgile travesti en vers burlesquesChapitre 39 sur 227 · AU LECTEUR · texte numérisé non relu

AU LECTEUR

Lecteur chrétien, car je ne suis pas assez vain pour croire que le Virgile travesti aille jusqu'aux Infidèles, qu'ai-je à faire de te donner un avant-propos, qui me coûteroit autant à faire que mon livre? Si tu es de mes amis, tu excuseras ce qui te déplaira. Si tu n'en es pas, tous les avant-propos du monde ne t'empêcheroient pas d'exercer ta mauvaise humeur à mes dépens. Je ne t'en ferai donc point. Mais, ô sot que je suis ! je ne prends pas garde que c'en est déjà fait. Oh ! que l'impuissance humaine est grande 1 et que je ferois de belles réflexions sur ce que l'homme propose et Dieu dispose, si j'en avois le loisir! Adieu donc, lecteur chrétien, marchande mon livre, achète-le, paye-le, lis-le, brûle-le, déchire-le, traite-le avec plus de mépris si tu veux,

j II n'en sera pour moi ni pis ni mieux 4.

Il me vient de souvenir que j'avois fait un avant-propos pour me défendre d'un homme qui met tout en œuvre, soit qu'il aime ou qu'il

* Ce Ion cavalier et dédaigneux envers le public, que l'on pardonne au genre burlesque, et qui était familier à Scarron, se retrouve chez la plupart des écrivains comiques et satiriques d'alors. Voyez les Avis au Lecteur des Caquets de l'Accouchée, du Roman satyrique de Lannel, du Berger extravagant de Sorel, de la Fausse Clélie de Subligny; les vers ironiques Au Critique, et la préface Aux plus malins Critiques, précédant le IIe et le IVe volume de la Précieuse, par l'abbé de Pure, etc. On connaît les préfaces de Scudéry, de la Calprenède, de d'Audiguier. La plupart \ des écrivains du temps font profession de dédaigner, sinon le lecteur, du moins le \ critique (voir le Chevrxana, le Huetiana, ch. xxm et ex m; la Fontaine, t. H, fable 1; la Bruyère, des Ouvrages de l'esprit; Cyrano, passim; Bayle, dans son Dic- ': tionnaire, passim, etc.), ce qui venait sans doute, non-seulement de la manière étroite » et tracassière dont la critique était alors presque toujours exercée par des regral- ■ tcvrs de mots, mais encore de l'influence de la littérature espagnole, qui était grandi»

haïsse. Mais une personne de mérite m'a prié de supprimer ce que j'avois fait contre un des plus supprimâmes hommes de France1. Je le rengaine donc, pour le dégainer, s'il lui prend jamais envie de faire contre moi à la plume.

à cette époque, et que Scarron, en particulier, avait beaucoup étudiée. Rien n'égale l'outrecuidance des préfaces de Monlemayor, de Montalvan, surtout d'Alarcon, qui va jusqu'à traiter le public de bête féroce, et l'assurer de son mépris. Le cavalier Marin, un des dieux littéraires du temps, même en France, a aussi maltraité rudement les critiques.

* Je croirais volontiers que Scarron veut désigner ici Cyrano de Bergerac, qui, en effet, mettait tout en œuvre, soit qu'il aimât, soit qu'il hait. Ce fut vers cette époque que Cyrano, fougueux mazarin, rompit avec notre auteur, frondeur déterminé. Peut-être s'était-il dés lors livré contre lui à quelque boutade qui ne nous est point parvenue, en attendant les deux lettres (Contre les Frondeurs, Contre Scarron), où il le traite avec tant de violence.

LE

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