LIVRE TROISIEME
L'arrêt des dieux ayaut été
Cruellement exécuté
Sur notre misérable ville,
Nous pensâmes que faire g'ille
Étoit le meilleur appareil
Que nous pussions, en cas pareil,
Mettre promptement, faute d'autre,
Sur un mal fait comme le nôtre.
Qui fuit, peut revenir aussi :
Qui meurt, il n'en est pas ainsi.
Si Priam, dans t>a ville prise,
A voit perdu sa tête grise,
Nous autres, ses humbles valets,
Ayant bien eu les osselets1,
Et les pauvres mains écachées
Pour montrer nos bourses cachées,
Eussions été par ces méchans
Faits au moins évêques des champs 2,
Et peut-être, mis sur la roue,
A faire aux passans laide moue.
Nous délibérâmes donc tous
De mettre, entre les Grecs et nous,
Ne pouvant leur faire la guerre,
Un notable espace de terre,
Et, pour plus grande sûreté,
De l'eau salée en quantité.
Mon père, qui , dans chaque affaire,
N'agit jamais en téméraire,
Et qui sait cent secrets nouveaux,
Prit un grand sas et des ciseaux »,
* Avoir les osselets, c'était avoir le pouce ou le poignet entouré d'un nœud cou- 'ant, qu'on serrait à l'aide d'un os de pied de mouton.
* C'est-à-dire pendus. On disait encore : évéque de campagne, qui donne la bénédiction avec les pieds.
r> C'est le mode de divination connu par les adeptes sous le nom de cosquinom ancie, et qu'on appelle plus vulgairement faire tourner le sas» On s'en servait sur-
Puis, tourné vers l'un des deuxpôles, Et prononçant quelques paroles Où personne n'entendit rien, Quoique chacun écoutât bien, Et qu'il n'entendoit pas peut-être, Il nous dit qu'il alloit connoître Où nous planterions le piquet :
Biais pourtant de son tourniquet Fort peu de choses nous apprîmes.
Ensuite de quoi nous nous prîmes A nous bâtir de bons vaisseaux Pour nous exposer sur les eaux, Et chercher quelque nouveau gîte.
La flotte fut faite bien vite, Au pied d'Ida, près d'Antandros.
Nous fîmes de nos gens un gros, Au temps que la triste froidure Quitte la place à la verdure.
Puis, de mon père conviés, Les dieux ayant été priés, Nous montâmes sur nos galères, Non sans jeter larmes amères De voir Troie, où tout fut si bon, N'être plus rien que du charbon ; Cette belle ville de Troie, Où j'avois vécu dans la joie, Qui pis est, en sortir vaincu, Comme on dit, coups de pieds au eu.
Enfin donc hommes, enfans, femmes, Et tous nos dieux sauvés des flammes, Nous voilà sur mer, loin du port, A deux ou trois doigts de la mort :
Car, entre gens flottans sur l'onde, Et la mer où se perd le monde, Il n'est qu'un mur bâti d'ais joints, Large de trois pieds, plus ou moins.
Une terre, Thrace nommée, Nation jusqu'aux dents armée, Dont les gens sont très-malfaisans, Jurant Dieu, battant paysans , N'est guère loin de la Phrygie.
Elle fut autrefois régie Par Lycurgue, homme de renom, Qui savoit décliner son nom, Et quelque chose davantage, L'arithmétique, l'arpentage, Et faire entendre la raison Au peuple, qui n'est qu'un oison *.
Ce pays aimoit fort le nôtre, Et qui toquoit l'un toquoit l'autre.
Ces coupe-jarrets Thraciens, Quand ils trouvoient des Phrygiens, Leur ôtoient humblement la toque ; Les Phrygiens, au réciproque, Leur faisoient inclination Avec grande dévotion ;
tout pour découvrir les voleurs. Pour cela, on mettait un crible sur des tenailles (ou ciseaux?) qu'on tenait avec deux doigts, ou bien sur un pivot; on nommait toutes les personnes soupçonnées, et le tamis tournait au nom du coupable. On conçoit que ce genre de divination pouvait s'appliquer à toute autre expérience. Théocrite parle de cette superstition, et Bodin {Démonomanie, livre II) prétend avoir été témoin d'un prodige de cette espèce.
* Sera-t-il déplacé, à propos de cette phrase irrévérencieuse, de faire remarquer combien elle est en harmonie avec l'opinion du temps, surtout avec celle de la plupart des écrivains? On connaît la façon plus que dédaigneuse dont la Bruyère et madame de Sévigné ont parlé des paysans. Corneille a dit dans Citma, par la bouche de Maxime :
Le pire des États est l'État populaire. (II, i.)
« L'état populaire, qui.esl le pire de tous, » dit de même Bossuet, dans son Avertissement aux Protestons- Et Cyrano de Bergerac, dans sa Lettre contre les Frondeurs : « Le gouvernement populaire est le pire fléau dont Dieu afflige un Etat quand il le veut châtier. N'est-il pas contre l'ordre de la nature qu'un batelier ou un crocheleur soient en puissance de condamner à mort un général d'armée, et que la vit» d'un grand personnage soit à la discrétion des poumons du plvs sot?...»