LIVRE TROISIÈME
Et puis ils s'entre-faisoient fête, Se baisoient tête contre tête, S'entre-disant : « Je suis h vous, »
Avec bras dessus, bras dessous.
C'est là que notre flotte arrive, Ayant fait honneur à la rive, Par l'avis des maîtres maçons, Car des gens de toutes laçons S'étoient fourrés dans nos galères, Et jusqu'à des apothicaires ; Ileni) meneurs d'ours, des pédans, Bateleurs, arracheurs de dents, De comédiens une bande, Et des danseurs de sarabande.
Or donc, ces maçons assemblés, Et ceux de la flotte appelés, Auxquels je disois : « Je vous prie, » Ou : « Plaise à Votre Seigneurie, »
Aussitôt dit, aussitôt fait, La chose fut mise en effet ; En place bien examinée, Ville par moi fut désignée; Puis, en vertu du nom que j'ai, Celui des Troyens je changeai En un qui terminoit en ades, Comme qui diroit Ënêades.
Or, comme vous pouvez penser, Auparavant que commencer, Il convint à la Dionée, Notre mère affectionnée, Rendre l'honneur que méritoit Dame qui tant nous assistoit :
Outre que les dieux favorables, Par qui nous autres misérables Avions pu, malgré fer et feu, Tirer notre épingle du jeu, Nous eussent taxé d'avarice.
Pour avoir donc le ciel propice, Nous voulûmes offrir un veau A Jupin, faute d'un taureau, A Jupin qui dans le ciel loge, Qui gouverne des cieux l'horloge, Et donne le froid et le chaud Souvent un peu plus qu'il ne faut.
Vous allez entendre une histoire
Qui n'est pas trop facile à croire.
Assez près de nous s'élevoit Un tertre qui la mine avoit D'être la fosse de quelque homme Qui faisoit là son dernier somme.
Ce petit tertre étoit couvert De myrtes au feuillage vert, Et de jeunes cormiers sans nombre Qui faisoient un ombrage sombre.
Pensant en prendre des rameaux, Que je choisissois des plus beaux A lin d'en parer notre hostie, Une liqueur rouge, sortie De l'endroit tout frais ébranché, Semblable à du sang épanché, Jle fit lors faire une grimace Qui me défigura la face.
De tout mon cœur je priai Dieu, Et promis aux nymphes du lieu Quatre ou cinq livres de chandelles, Et d'en ac .eter des plus belles; Puis je fis, comme de raison, Au dieu Mars tacite oraison ; C'est lui qui commande à baguette * Au peuple Thrace comme au Gète.
lin autre rameau je rompis, Autre sang écouler j'en fis, Et tout autant que j'en déchire, Tout autant de sang chaud j'en tire.
Enfin, en ayant bien tiré, L'arbre ayant comme soupiré, Et sa perruque secouée, Me dit, d'une voix enrouée, Ces mots dont j'eus, en vérité, Peu s'en fallut, l'esprit gâté :
« Pourquoi diable, seigneur Énée, Votre main s'est-elle acharnée Sur le corps d'un de vos amis ?
Si j'étois de vos ennemis, Encore auriez-vous tort de prendre Plaisir à sang humain répandre.
Voilà qui n'est ni bon ni beau, De venir gâter un tombeau.
Je suis le prince Polydorè :
Pour une raison qu'on ignore,
1 Avec autorité, sans qu'on lui résiste. Allusion à h baguette des huissiers.
Mais je m'imagine pourtant
Que c'est pour quelque argent comptant
Que j'avois dans une ceinture,
Un tyran d'avare nature
M'a mis trop tôt au rang des morts,
Et fait un crible de mon corps.
Ma pauvre chair, de dards percée,
Sous cette terre ramassée
Reposoit assez doucement ;
Vous êtes venu sottement
Rompre de vos mains violentes
Mes pauvres branches innocentes.
Vous m'avez tout défiguré ;
Du sang que vous m'avez tiré,
Ma demeure est toute rougie.
Arrêtez donc l'hémorragie,
Et, si vous n'en êtes content,
Le diable vous en fasse autant !
Mais plutôt, si vous êtes sage,
Fuyez cet avare rivage,
Et remontez sur vos vaisseaux
Sans plus rompre mes arbrisseaux.»
Ainsi parla le dolent tige.
A cet effroyable prodige,
D'un pied ma face s'allongea,
Et dans mon corps mon sang figea.
Peut-être ignorez-vous encore Quel homme étoit ce Polydore :
11 étoit fils de notre roi.
Ce bon prince, rempli d'effroi, Quand sa ville fut assiégée, Crut qu'elle seroit ravagée.
11 envoya son cher enfant, Et, sur le dos d'un éléphant, Son trésor au tyran de Thrace. Mais voyez la méchante race !
Quand il vit Priam malheureux, Il cessa d'être généreux.
Le perfide tourne casaque, Et ce pauvre innocent attaque, Comrme il nesongeoit à nul mal.
11 n'est pas un pire animal Qu'un traître quand il nous faitfête !
Puis après, cette maie bête De ce jeune homme qu'il tronqua Le riche trésor escroqua.
Mais que ne fait point entreprendre
L'insatiable faim de prendre?
Le discours du triste arbrisseau M'avoit fait frissonner la peau.
Quand sa harangue fut finie, Ma face, qu'elle avoit ternie, Reprit aussitôt sa couleur, Et mon corps glacé sa chaleur.
J'envoyai vile à la galère En avertir monsieur mon père, Par lequel il fut résolu Qu'on feroit au tombeau poilu Un sacrifice salutaire :
11 ne fut pas longtemps à faire.
Les demoiselles d'Uion Firent longue ululation, Et, si longtemps qu'elles voulurent, Pleurèrent le mieux quelles purent.
On couvrit le lieu de cyprès, On y répandit du lait frais Qu'on tira d'une vache noire, Dont but quiconque en voulut boire.
Mon père fit un court sermon Qui ne fut ni mauvais ni bon.
Les branches que j'avois cassées Avec soin furent ramassées Et rejointes à l'arbrisseau, Dont il parut deux fois plus beau, Avec rubans de couleur bleue.
Nous nous primes tous queue à queue Et, couronnés de branches d'if, Chantant tout bas d un air plaintif JNous reg gnârnes no» galères ; Puis, poussés par des vents psospères Eloignâmes, bien ébahis, Cet abominable paya.
Le roi des déités humides, Et la mère des Néréides, Possèdent, moitié par moitié, Sans en être en inimitié, Une île dans la mer Egée, Au blond Phébus fort obligée; Car, de flottante qu'elle étoit, Et que le vent partout portoit, Cet illustre fils de Latone L'a jointe à Gyare, et Mycone.
En ce lieu par le vent portés, On nous fit cent civilités.