‹ Le Virgile travesti en vers burlesquesChapitre 42 sur 227 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

Anius, roi de l'île, et prêtre, Ne tarda point à reconnoître Mon père, son ancien ami, Quoique, par le sort ennemi, Sa personne fût devenue En état d'être méconnue.

Le bon seigneur nous hébergea, Offrit à manger; on mangea Tout ce qui fut mis sur la table, Et si, but-on au préalable.

Ayant tous largement repu, A dire : bouche, que veux-tu?

Nous nous rendîmes dans le temple, Afin de donner bon exemple; Sitôt que prosterné j'y fus, Je dis le plus haut que je pus :

« Grand Apollon, Dieu débonnaire, Prends pitié de moi, pauvre hère, Et de ceux que tu vois ici, Qui sont pauvres hères aussi.

Prends pitié de la gent troyenne ; Fais en sorte qu'elle devienne, Nonobstant sa calamité, Tout ce qu'elle a jamais été.

Dieu dont la barbe est si bien faite, Procure-nous une retraite, Mène-nous bien vite, et bien droit , En quelque bienheureux endroit, Où nos femelles vagabondes, Autant que lapines fécondes Puissent promptement remplacer Ceux que le fer a fait passer.

Nous sommes seuls de notre ville, Échappés de la main d'Achille, Et des Grecs, comme tu sais bien, Qui ne valurent jamais rien.

Dis-nous notre bonne aventure, Mais dis-nous-la sans imposture, Et sans en donner à garder.

Tu te plais souvent à bourder :

Si tu pense être ici le même, Je pourrai bien, sans grand blasphème, Te faire passer en cent lieux Pour le plus grand menteur des Dieux.

Aurons-nous paix, aurons-nous guerre?

Sera-ce par mer, ou par terre?

Ceux avec qui nous la ferons Sont-ils bonnes gens, ou larrons?

Ou si nous rebâtirons Troie, En grand repos et grande joie?

Ou s'il faudra jouer des mains Avec des peuples inhumains?

0 digne inventeur de la lyre, Qu'à bon droit tout le monde admire, Qui premier as fait des sonnets, F t fait parler des sansonnets, Par ta sœur madame la lune, Cette agréable claire-brune, Qui va de nuit comme un lutin, Dis-nous quel est notre destin, Sans te faire tirer l'oreille, Et je promets, à la pareille1, De t'offrir, à ce renouveau *, Une vache blanche et son veau, Et même de doubler la dose, Si l'offrande est trop peu de chose.

Enfin je te régalerai Comme il faut, ou je ne pourrai. »

Les derniers mots de ma harangue Étoient encore sur ma langue, Quand en l'air le foudre gronda, Et fit bien fort bredi breda.

Éclairs ljiisans comme chandelles M'éblouirent les deux prunelles ; Le saint trépied trois fois rota, Et le laurier sacré frotta Ses branches l'une contre l'autre, j'eus recours à la patenôtre, Sur le visage prosterné ; Mais je fus bien plus étonné Lorsque j'entendis le tonnerre Qui grondoit aussi dessous terre, Des loups qui tristement hurloienf, Et des ours qui se querelloient.

Mais, lorsque le temple ftt mine De faire .un saut comme une mine, Je pensai bien être au tombeau.

J'eus beau crier : Tout beau ! tout beau !

* En retour.

* Au printemps nouveau.

Les murs du temple s'ébranlèrent, Et jusqu'aux fondemens tremblèrent.

Je souhaitai d'être dehors, Cent coups de, bâton sur le corps. Mais cette mal plaisante aubade Ne fut enfin qu'une algarade ; Du trépied sacré s'exhala Une voix qui cria : Paix là !

On se tut, vous le pouvez croire.

Voici, si j'ai bonne mémoire, Ce que nous dit le sieur Phébus En mots clairs, et non par rébus :

« Pauvres Troyens, qui sur la terre Avez eu longue et rude guerre, Et qui n'en aurez moins sur mer, Bien vous prend de savoir ramer; Ramez donc de si bonne sorte, Que la mer à la fin vous porte Vers la terre d'où sont sortis, Tant légitimes que métis, Vos aïeux, tant hommes que femmes (Dieu veuille bien avoir leurs âmes !

Je ne puis parler de leur mort, Que je ne m'afflige bien fort).

C'est là que la race d'Énée, Après longs travaux couronnée, Verra ses enfans triomphans, Et les enfans de ses enfans. »

A ces mots, chacun avec presse Se demandoit : « Où est-ce? où est-ce? Où prendre cet heureux climat, Où, nonobstant l'échec et mat Qu'a reçu notre pauvre Troie, Nous pourrons, en soûlas et joie, Remplacer les pauvres Troyens Dont les corps sont mangés des chiens ?» Mon père, se grattant la tête, S'écria : « Je suis une bête, Ou je pense avoir rencontré Le lieu par oracle montré, Où nous devons vivre à notre aise ; Mais je me tais, ou qu'on se taise. » Quelqu'un encore chuchota, Mais enfin chacun écouta ; Puis mon père, par un sourire, Donnant la grâce à son bien dire, Nous dit avec autorité :

« J'ai feuilleté, refeuilleté, Comme on sait, toutes nos chroniques, Aussi véritables qu'antiques :

Or est-il qu'en mes jeunes ans Je pense avoir trouvé dedans Que d'une île, Crète nommée, Pour ses cent villes renommée, Nos prédécesseurs sont sortis, Mâles, femelles et petits.

Teucer menoit la caravane Dans une superbe tartane, Et, suivi de ses Candiens, Occupa les bords rhétiens.

Pergame n'étoit point encore; Chacun y vivoit en pécore, Et sous terre, au pied des coteaux, Les gens logeoient comme brutaux.

De là vient que tant on révère Des dieux la mère ou la grand'mère, Cybèle avec tous ses châtrés, D'Ida les mystères sacrés, La folle troupe corybante, Hippomène et son Atalante Au sacré char assujettis, Pour avoir cru leurs appétits ; Mais, quoique lion et lionne, Us ne mordoient pourtant personne.

Courage donc, mes chers amis, Courons à ce pays promis :

C'est là que Phébus nous appelle.

Je veux bien que l'on me flagelle, Si nous n'y sommes dans trois jours, Quoiqu'ils soient encore bien courts.

Mais devant, par des sacrifices, Rendons-nous les grands Dieux propices, Car souvent la mer et les vents Font enrager les pauvres gens. »

Ainsi parla mon père Ancbise, Et puis, sans sortir de l'église, A Noptune le dieu de l'eau, Tout ainsi qu'à Phébus le beau, Deux beaux grands taureaux nous brûla - Et puis après nous régalâmes (mes, L'hiver d'une noire brebis; Et, pour qu'il soufflât pro nobis, C'est-à-dire au cul du navire, D'une blanche, le doux zéphyre,

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