‹ Le Virgile travesti en vers burlesquesChapitre 43 sur 227 · LIVRE TROISIEME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIEME

Vent qui ne fait jamais sur mer D'action qu'on puisse blâmer.^

En ce temps-là la Renommée, Qui souvent est mal informée, Et n'enrage pas pour mentir * , Faisoit hautement retentir Une nouvelle d'importance :

Que, pour aimer trop la finance, Et pour avoir trop imposé Sur son pauvre peuple épuisé, La populace mutinée Au capitaine Idoménée A voit fait affront solennel, En son royaume paternel, Si bien que le tyran de Crète Avoit délogé sans trompette, Sans dire : Adieu jusqu'au revoir.

Certes, nous ne pouvions avoir Occasion plus favorable, Et c'étoit chose vraisemblable Que mon père avoit deviné Le pays par les Dieux donné, Qu'on y recevroit avec joie Les pauvres exilés de Troie, Puisque dans ce pays promis On maltraitoit nos ennemis.

Nous quittâmes donc Ortygie; La flotte, conduite et régie Avec grande adresse et grand art, Vola sur mer comme un trait d'arc.

Nous vîmes Naxos, dont les vigne* Ont rendu les coteaux insignes, La petite île Olearos, Les îles Cyclades, Paros, Paros fameuse pour ses marbres, Et Donyse couverte d'arbres, Et d'autres lieux de cette mer,

Qui ne valent pas le nommer».

Les matelots, qui, dans la Crète,

Espéroient bientôt leur retraite,

Poussoient mille cris cclatans,

Se voyant aidés du beau temps.

Les vents, à souhait, de nos voiles

Faisoient bander toutes les toiles ;

Enfin le ciel nous secourut

Si bien, que la Crète parut,

Où notre flotte, mise à terre,

Ne se souvint plus de la guerre.

Je me mis d'abord à bâtir.

Et terre à chacun départir ,

Je nommai la ville Pergame,

Nom qui remit la joie en l'âme

De nos Troyens désespérés

Des maux qu'ils avoient endurés.

Je fis de beaux discours en prose,

Afin que, devant toute chose,

On travaillât à la cité,

Et, pour plus grande sûreté,

Qu'on bâtit une citadelle

Aussi forte que la Rochelle3.

Je fis tirer nos nefs du port,

Que l'on mit à sec sur le bord.

Tous les jours je rendois justice,

Ou tra va illois à la police ;

Je visitois les bâtimens,

Et faisois force règlemens.

Je mariai garçons et filles,

Pour mieux conserver leurs familles.

Je fis planter des espaliers,

Non pas pour un, mais par milliers,

Comme aussi des arbres par lignes,

Semer du blé, planter des vignes,

Sans oublier force melons,

Qui sans doute eussent été bons,

« On disait : Cet homme n'enrage pas pour mentir, pour désigner un homme qui mentait volontiers, sans être obJigé de faire effort sur lui-même. * Imitation ou souvenir du vers de Corneille :

Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé.

{Cinna, V, 1.)

3 Les mémoires étaient encore pleines du siège de la Rochelle (1628), qui dura un an. La ville n'avait pu être prise qu'à l'aide d'une digue de quinze cents toises qui l'isola de la mer.

Car j'en a vois reçu la graine D'un gentilhomme de Touraine *.

Bref, tous ces préparatifs-là Promettoient assez, quand voilà, Par une maudite influence, Qu'une maligne pestilence Prit les pauvres Troyens en but, Et leur fit avoir le scorbut, Dont, hélas ! la plupart moururent; Item nos pourceaux ladres furent, Nos brebis eurent le claveau, Et tous nos chevaux le morveau ; Nos poules eurent la pépie, Dont plusieurs perdirent la vie ; Les autres cassèrent leurs œufs; Nous perdîmes vaches et bœufs Par le défaut du pâturage :

Plus de beurre, plus de fromage.

Aux champs, de l'un à l'autre bout, Les chenilles mangèrent tout.

Du soleil la terre embrasée Faute de pluie et de rosée Se fendit en plusieurs endroits.

Les arbres, dans les vallons froids, Comme en la plaine découverte, Perdirent leur perruque verte, Et dans les jardins tout fut cuit :

Point de champignons, point de fruit, Car la terre sèche et brûlante Ne produisit herbe ni plante.

Enfin, par la peste et la faim, Sans vins, sans eau, sans chair, sans pain, Notre maudite destinée S'en alloit être terminée, Et, dans ce malheureux climat, Nous recevions échec et mat. Mon père, le prudent Anchise, Mouillant de pleurs sa barbe grise, De regret de finir ses jours, Nous exhorta, par un discours Aussi triste qu'une élégie, De retourner dans Ortygie Pour y prier le blond Phébus

De nous vouloir tirer d'abus, Et, sans barguigner, nous apprendre Si nous n'avions plus qu'à nous pendre, Ou dans quelle contrée enfin Nos infortunes prendroient fin.

La nuit brune, sœur d'un bon frère, Avoit noirci notre hémisphère :

Tout dormoit en cet univers, Excepté les faiseurs de vers, Les sorciers, noueurs d'aiguillettes, Les chats-huans et les chouettes, Les plaideurs et les loups-garous, Les amoureux et les filous.

J'étois couché mal à mon aise Entre la puce et la punaise.

La lune, avec beaucoup d'éclat, llluminoit tout mon grabat, Perçant de ses rais ma fenêtre, Quand je vis devant moi paraître Nos dieux, par moi du feu sauvés, Et, depuis, toujours conservés :

Je les vis, les dieux de Pergame, Je vous le jure sur mon âme (J'en jurerois bien sur ma foi), Je les vis comme je vous voi, De mes deux yeux, et non en songe, Moi qui n'ai jamais dit mensonge.

Certes, si jamais je le fus, Tant d'honneur me rendit confus.

L'un d'eux pour tous prit la parole:

« Que maître ^Eneas se console.

Me dit-il, nous sommes ici Exprès pour chasser son souci.

Qu'il n'aille point vers Ortygie Offrir au blond Phébus bougie. Nous lui dirons la vérité :

Du Dieu qu'il auroit consulté 11 n'en sauroit pas davantage.

11 n'a donc qu'à prendre courage :

Ville par les siens se fera, Qui le monde assujettira, Et ses enfans, étranges sires, Feront litière des empires,

« La Touraine et l'Anjou étaient renommés pour leurs melons, comme pour plusieurs autres fruits excellents. Voir la pièce de Saint-Amant intitulée le Melon.

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