‹ Le Virgile travesti en vers burlesquesChapitre 44 sur 227 · LIVRE TROISIEME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIEME

Et se joueront des potentats Comme des souris font les chats *.

Leur pouvoir n'aura point de bornes.

Qu'il quitte donc ces pensers mornes Qui lui l'ont perdre le sommeil.

11 a pris Paris pour Corbeil, Et n'est pas un bon interprète, Quiconque vous a dit qu'en Crète Il falloit vitement bâtir; Il faut bien plutôt en partir, Et gagner la terre promise, Où bientôt, par notre entremise, Vous jouirez d'un grand repos, Les dimanches aurez campos 2, Et n'aurez quasi rien à faire Qu'à rire et faire bonne chère. ' Ce pays est gras et fertil, Dont les gens ont l'esprit subtil, Et, quoique joueurs de guiterre, Sont pourtant bons hommes de guerre.

Ce pays, aux temps anciens, Fut celui des Œnotriens ; Depuis celte terre jolie D'italus fut dite Italie, Et c'est ce pays entendu Par le saint oracle rendu, D'où Dardanus, notre grand-père, Avecque Jasius son frère, Suivi de ses Italiens, Vint loger chez les Phrygiens.

Levez-vous donc tout en chemise, Allez trouver le vieil Anchise, Et lui dites la chose ainsi Que nous vous l'avons dite ici, Et qu'il faut gagner la guérite Et chercher vitement Corite Dans le pays Ausonien.

Jupiter du bord Candien Vous défend à tous la demeure; Cherchez-en donc une meilleure. »

Après ces grands discours tenus,

Tout ainsi qu'ils étoient venus,

Les dieux tutélaires sortirent.

Certes mes sens ne se méprirent,

Car je ne dormois pas alors ;

Je les vis des yeux de mon corps,

Et reconnus bien leurs visages,

Et leurs chefs couverts de bandages.

Certes, à cette vision

Je sentis grande émotion :

Les poils de mon chef se dressèrent

Et mes pores sueur pissèrent ;

Je devins froid comme un glaçon .

Vêtu d'un simple caleçon,

Je lis une courte prière,

Car longue oraison ne vaut guère,

Et par forme d'oblation

Je fis suffumigation.

Cela fait, et de bonne sorte,

J'allai faire bruit à la porte

De mon père Anchise endormi,

Qui m'ouvrit, grondant à demi.

Je lui contai toute l'affaire;

Lors l'équivoque devint claire,

Et dans nos aïeux ambigus

Il vit aussi clair qu'un Argus ;

« 0 mon fils, me dit-il, j'ai honte

D'être cause de ce mécompte,

Et je dois être bien moqué

De m'être tant équivoque.

Cent fois me l'avoit dit Cassandre,

Si j'eusse eu l'esprit de l'entendre;

Mais de folle je la traitois,

Et moi-même le fou j'étois.

Qui diable, à moins qu'être une grue,

Chose tant étrange auroit crue,

lit que les pères des Troyens

Fussent issus d'Italiens,

Et que dans si lointaine terre

Nous, pauvres restes de la guerre,

Puissions un jour trouver maison?

Certes j'avois quelque raison.

1 La Fontaine dira plus tard, à peu près de la même manière :

Et qui des plus puissants, quand il lui plaît, se joue Comme le chat de la souris.

(Fahles, XII, à Monseig. le duc de Bourg.) s La clef des champs.

Mais, puisque les Dieux nous le disent, Malheur à ceux qui les méprisent, Obéissons-leur promptement :

Aussi bien l'établissement Qu'en cette île nous voulions faire M'éprouve qu'un succès contraire.»

Ainsi le bon vieillard parla:

Chacun fut d'accord de cela, Et, sans différer davantage, De plier vitement bagage.

Pas plus tard que le lendemain, Au départ chacun mit la main, Et notre ville commencée Sans regret d'aucuns fut laissée ; Nous y laissâmes néanmoins Ceux de nous qui valoient le moins, Et qui n'étoient parmi les nôtres Que l'incommodité des autres.

Nous voilà donc encor en mer Derechef réduits à ramer.

Quand nous fûmes loin du rivage, Sans plus voir ville ni village, Mais seulement le ciel et l'eau, Logés en un frêle vaisseau, Chacun de nous, en sa pensée, Regretta la terre laissée, Car la mer ordinairement Est un dangereux élément.

Qu'ainsi ne soit, sur notre tête Je vis grand signe de tempête, Un air épais qui s'amassoit, Et notre flotte menaçoit.

La menace ne fut point vaine :

En un instant l'humide plaine, De pacifique qu'elle étoit, Par un grand vent qui l'agitoit, Vit changer ses vagues enflées ' En plusieurs montagnes salées.

Le jour tout à coup devint nuit, Le tonnerre fit un beau bruit ; Nos pauvres vaisseaux en déroute, Sans pouvoir connoître leur route, Furent jetés qui çà, qui là.

L'onde avec le ciel se mêla.

Le bon pilote Palinure,

Comme un chartier embourbé, jure Qu'il et au bout de son latin.

Trois jours cet orage mutin, Et trois nuits, berna nos navires :

Je n'en ai point passé de pires, Et nous eussions passé le pas, Car les vents ne se jouoient pas; Mais par bonheur ils se brouillèrent, Et l'un l'autre se querellèrent, Tellement que ces maîtres fous, Sans penser davantage à nous, Mais bien à se faire la guerre, Nous poussèrent devers la terre.

Tout aussitôt qu'elle parut, Tout le monde aux rames courut, Et les voiles furent calées; Puis, fendant les ondes salées, A grands coups de nos avirons, Nos vaisseaux, autant plats que ronds, Gagnèrent le prochain rivage, Chacun priant de bon courage.

Cette île, où le vent nous poussa, Est, depuis quelque temps en çà, D'un nom grec, Strophade nommée, En cette mer fort diffamée; Car trois monstres, d'enfer sortis, En ont chassé grands et petits, Depuis que, chez le roi Phinée, Rude chasse leur fut donnée Par deux Argonautes ailés, Adroits en pareils démêlés.

Ce sont les maudites harpies, Aussi larronesses que pies, Dont l'aînée a nom Celaenon, Un vrai visage de guenon :

Ses deux sœurs sont autres guenuches, Toutes trois estomacs d'autruches, Et qui n'ont pas plutôt mangé, Que leur appétit enragé, Tout autre que la faim canine, Leur livre une guerre intestine.

Elles ont toutes le museau De la femme d'un damoiseau, C'est-à-dire une demoiselle1 ; Chacune au dos sa paire d'aile,

« Le mot demoiselle avait, au dix-septième siècle, une signification toute dil'fé-

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