LIVRE TROISIÈME
Les pattes en chapon rôti, Le nez long, le ventre aplati.
Toutes trois ont longs cols de grue, Et longues queues de morue, Les tétons flasques et pendans, Et chacune deux rangs de dents.
Là sitôt qu'arrivés nous fûmes, Chèvres ethœufs nous aperçûmes, Qui paissoient sans être gardés ; Ils ne furent point marchandés :
Sur eux d'abord nous nous 1 uâmes, Les prîmes, et les égorgeâmes, Non sans avoir fait compliment A l'empereur du lirmament, Car ce butin, sans son auspice, Ne nous eût pas été propice.
En moins de rien l'on apprêta Le festin, qui peu nous coûta.
Comme nous commencions la fête, Aussi vite que la tempête, Les trois monstres dont j'ai parlé, Ces harpies au dos ailé, Se ruèrent sur nos viandes :
Par ces vilaines, ces gourmandes, Ce qui fut seulement senti Fut aussitôt empuanti, Tant leur haleine est dangereuse, Soit pour avoir quelque dent creuse, Ou que leur ventre mal nourri Pousse dehors un air pourri.
Ces insatiables donzelles, Faisant la guerre à nos écuelles, S'entre-ravissoient chair et pain, Tant enragée étoit leur faim, Et, ce que je n'aurois pu croire, Chantoient quelques chansons pourboi- Lors je fis mettre le couvert (re. Sous un rocher creux, et couvert De quantité d'arbres sans nombre,
Où l'on pou voit manger à l'ombre.
Aussitôt que l'on eût servi, Tout aussitôt tout fut ravi Par ces franches écoi nifleuses.
0 bon Dieu ! les braves mangeuses I Le chancre près d'elles n'est rien, Quoiqu'un chancre mange très-bien. Mais les porques dégobillèrent, Et toutes nos nappes souillèrent, Et cette insolente action, Étrange à notre nation, Me mit tout de bon en colère.
Après avoir fait bonne chère, Elles se dévoient contenter ; Mais ainsi nos nappes gâter, Cela passoit la raillerie, Et c'étoit trop d'effronterie A ces parasites d'oiseaux, Plus malfaisans que des corbeaux !
J'ordonnai donc qu'on prît les armes, Pour leur donner quelques alarmes.
Tous nos gens en furent contens, Et cachèrent en même temps Sous l'herbe dagues et rondelles1, Afin de nous délivrer d'elles.
Nous fîmes, pour les attirer, Un autre repas préparer.
Près de là nous nous écartâmes, Et soigneusement les guettâmes.
Les trois goinfresses, aussitôt Qu'elles sentirent notre rôt, S'en revinrent la gueule fraîche, Afin d'en faire la dépêche.
Misenus, du haut d'un rocher, Se mit aussitôt à hucher*, Et de sa trompe entortillée A notre troupe appareillée Donna le signal de sortir.
Faisant nos armes retentir,
rente, suivant qu'il était adjectif ou substantif. Comme substantif {mademoiselle), il avait le même sens qu'aujourd'hui, et s'appliquait, de plus, aux femmes mariées qui n'étaient pas de condition noble ; ainsi on disait « mademoiselle Molière,» en parlant de la femme du poëte comique. Comme adjectif, il désignait, au contraire, une personne de rang aristocratique : « Ah ! qu'une femme demoiselle est une étrange affaire 1 » dit George Dandin (I, i). «
* Petits boucliers ronds.
» Appeler. f
Nous commençâmes la bataille, Chamaillant d'estoc et de taille :
Sans se soucier de nos coups, Elles se moquèrent de nous, Et pourtant quittèrent la place.
Une d'entre elles, maigre en face, Celœno, se mit sur un roc, En la posture qu'est un coq Sur le clocher d'une paroisse, Et nous donna bien de l'angoisse Par ces mots que j'ai retenus :
« Ah! vraiment, beau fils de Vénus, Vous êtes un plaisant visage !
On disoit que vous étiez sage :
La peste vous casse le cou, Vous n'êtes qu'un dangereux fou.
Votre Altesse, pour un grand prince, A, me semble, le cœur bien mince, D'armer contre nous jusqu'aux dents Un gros escadron de ses gens.
Quel droit ont-ils sur notre terre, Pour nous y faire ainsi la guerre ?
Les enfans de Laomédon, Au lieu de demander pardon D'avoir pris nos bœufs et nos vaches, Pour faire encore les bravaches, Armés comme des jaquemars, De rondelles, dagues et dards, Et conduits par leur capitaine, Qui seul en vaut une centaine, Ils ont repris un peu de pain Sur trois filles ayant grand faim :
Action digne de l'histoire !
Un autre homme, ami de la gloire, Au lieu de leur ravir leur bien, Leur auroit fait offre du sien.
Écoutez, écoutez, beau sire, Ce que j'ai charge de vous dire De la part de saint Apollon.
Après un voyage bien long, Le fils du vieux rêveur Anchise Trouvera la terre promise ; Mais il aura bien à pâtir, Devant que d'y pouvoir bâtir, Et sa misère sera telle, Que mainte assiette et mainte écuelle, Faute de meilleur aliment,
Seront par lui gloutonnement Et par ses soldats dévorées. »
Après ces choses proférées, Elle nous fit un pied de nez ; Et, nous laissant bien étonnés, La malplaisante prophétesse S'envola de grande vitesse.
En u*i autre temps j'aurois ri, Alors que la chauve-souri Nous fit cette laide grimace ; Mais alors chacun sur ma face Put voir un grand étonnement Et tous mes gens pareillement N'eurent pas lors le mot pour rire.
Quelques-uns se mirent à dire Qu'il falloit les dédommager, La guerre en prières changer, Jusqu'à faire des sacrifices, Afin de les avoir propices, Soit qu'elles fussent des oiseaux, llanlans la terre ou bien les eaux, Soit monstres, ou vierges célestes, Ou bien des infernales pestes.
Mon bon père, ôtant son bonnet, Dit d'un ton de voix clair et net :
« Grand Dieu, qui vois notre misère, Conserve le fils et le père, Prends pitié d'Anchisele vieux, Protège /Eneas le pieux ; Fais que cette étrange menace, Plus de peur que de mal nous fasse !
Grand Dieu, miserere nobisl Mourir de faim, il n'est rien pis.
Entre nous tous, il n'est personne De qui la dent soit assez bonne Pour pouvoir assiettes mâcher, Oui bien du pain ou de la chair; Et moi chétif, qui n'en ai qu'une, Quelle seroit mon infortune?
Que ferois-je en cette accident Avec une méchante dent, Et dent qui me branle en la bouche?
C'est à moi que la chose touche.
Ah ! grand Dieu ! détourne l'effet De la menace que nous fait Ce hibou, ce monstre squelette !
Être réduit à son assiette,