LIVRE TROISIÈME
Ma fortune a bien été pire,
D'être faite esclave de Pyrrhe,
Esprit superbe et sans repos,
Qui me battoit bors de propos,
Comme si j'eusse été du plâtre;
De plus, fils de l'acariâtre
Par qui mon mari fut vaincu,
Et son corps, à l'écorchc-cu
Traîné le long de notre ville,
Action, ma foi, peu civile.
Quoique mon corps soit bon et beau,
Il fut bientôt soûl de ma peau ;
Ayant passe sa fantaisie,
Sans que j'en eusse jalousie,
Pour la Spartine Ilermioné
Il devint quasi forcené
D'un amour qui n'eut point de bornes :
Oreste, qui sentit les cornes
Lui durcir les deux coins du front,
Ne peut souffrir un tel affront,
Et, rempli d'une rage extrême,
A mon galant de Neptolême,
Qui le vouloit faire cornard,
Il donna cent coups de poignard.
Par la mort de ce fou de Pyrrhe,
La belle moitié de l'Épire
Fut offerte par grand bonheur
Au sage Hélénus mon seigneur,
Qui me fait partager sa couche :
Sans faire la petite bouche,
A laquelle fait venir l'eau
Ordinairement tel morceau,
Et pour lequel morceau l'on ose,
Bien plus que pour toute autre chose,
Du peuple qui lui présenta
Le diadème il accepta,
Dont j'eus une joie infinie.
Lors il voulut queChaonie,
Du nom de Chaon le Troyen,
Succédât au nom ancien,
Et fit faire une citadelle
Le mieux qu'on put, sur le modèle
D'Ilion, pour que l'avenir
Du vrai Pergame eût souvenir.
Or voilà toute mon historié.
Allons, mon cher hôte, allons boire, Et me faites, chemin taisant, Le récit fâcheux ou plaisant De vos aventures passées, Et combien a de dents percées Iûlus que vous aimez tant.
A propos, il n'est plus enfant, Il est grand comme père et mère.
A-t-il senti douleur amère Quand il a perdu sa maman ?
Faites-lui montrer l'allemand, C'est une langue fort en vogue.
Est-il d'un esprit doux ou rogue?
Tient-il de vous, tient-il d'IIeclor ?
Le bonhomme vit-il encor? »
Après demande sur demande, Il lui prit une douleur grande :
Ses yeux se mirent à pleuvoir; Je lui présentai mon mouchoir, Dont elle s'essuya la face.
le me composai la grimace Quand je la vis pleurer ainsi, Et tâchai de pleurer aussi ; Mais jamais en jour de ma vie, Quoique j'en eusse grande envie, Je ne fus si dur à pleurer, Dont je pensai désespérer.
J'étois en cet embarras, comme Voici venir à nous son homme, Suivi de cent hallebardiers, Et d'autant de crânequiniers1.
Dieu sait s'il eut beaucoup de joie, Quand il vit tant de gens de Troie Qu'il pensoit n'être plus vivans.
Il salua tous mes suivans, Et nous mena tous vers la ville.
Or, comme il a l'âme civile, Il me voulut faire passer :
Nous fîmes, comme on peut penser, Force complimens à la porte, Et ce fut de si bonne sorte, Que, faisant des saluts bien bas, L'un priant, l'antre n'entrant pas,
1 Les crânequiniers étaient des arbalétriers, à pied et à cheval, qui tendaient leurs armes à l'aide d'un bandage de fer ou crânequin, pendu à leur ceinture.
LE VIKG1LË TRAVESTI.
Nous nous couchâmes sur le ventre, Lui, disant: «Maudit sois si j'entre! » Moi, disant : « Maudit sois aussi ! » Mais nos gens, nous voyans ainsi, Nous prirent et nous emportèrent.
Les uns et les autres entrèrent, Et lors cria maître Hélénus :
« Vous soyez les très-bien venus ! »
Mes Troyens eurent grande joie De voir cette petite Troie, Et d'y remarquer le Xanthus, Près duquel, battans ou battus, Ils avoiént joué de l'épée.
J'y reconnus la porte Scée, De laquelle, la larme à l'œil, Je baisai les gonds et le seuil.
Je lus reçu dans cette ville, • D'une façon toute civile.
Les moindres gens de nos vaisseaux Quittèrent le séjour des eaux.
One ne fut telle mangerie !
Jusqu'à la moindre hôtellerie, De mon monde tout regorgea, Chacun son soûl but et mangea.
Dans le palais les plus notables Furent sur magnifiques tables Servis de mets très-délicats, Et pouvoient en prendre les plats, Comme aussi les tasses dorées, Nappes et serviettes ouvrées.
Nous passâmes là quelques jours Que nous ne trouvâmes pas courts, La tristesse de nous bannie. Il n'est si bonne compagnie Qui ne se sépare à la fin.
Je dis donc au sacré devin Que le vent paroissoit bien sage, Et nous promettoit bon voyage, Mais, devant que de le quitter, Que j'avois à le consulter Pour m'éclaircir de quelque doute.
Il me dit : « Commencez, j'écoute. »
Je lui dis ces mots à peu près :
« Par un commandement exprès Des dieux et de la destinée,
Ma troupe doit être menée Dans le pays Ausonien.
Là le pauvre peuple Troyen Doit avoir, après sa misère, Une fortune bien prospère, Et, comme on dit, vivre à gogo.
Mais une laide Celseno, Une malencontreuse harpie, Comme si c'étoit être impie Que de manger quand on a faim, M'a prédit que, faute de pain, J'aurois à manger mon assiette; Et la donzelle putréfaite Me menace de mille maux, Pour quelques chétifs animaux Par nous conquis de bonne guerre, Quand nous primes port en leur terre ; J'en suis tout je ne sais comment.
Vous qui savez parfaitement Le sens caché des prophéties, Qui connoissez bien les hosties, Comme aussi des oiseaux le vol, Qui pouvez découvrir un vol, Fût-il le plus caché du monde, Vous en qui la sagesse abonde, Vous enfin savant jusqu'aux dents, Et qui voyez clair au dedans De la chose la plus obscure,
I Dites-moi ma bonne aventure.
— Oui, de bon cœur je la dirai ;
j Me dit-il, ou je ne pourrai. »
! Il demanda son énritoire,
! Fit tuer une vache uoire, Pour mieux tirer les vers du nez Des esprits ainsi guerdonnés*, Puis après, faisant cent mystères, Qui sentoient fort les caractère* Dont on conjure les esprits, Voici ce que de lui j'appris :
«Enfant de Vénus la paillarde, Le grand dieu Jupiter vous garde De tout encombre, de tout mal Et de morsure de cheval !
i Dire que vous ne valez guère,
' Quoiqu'enfant de bons père et mère,
« Gratinés, récompensés.