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Cela ne vous appartient pas,
Car vous valez mille ducats.
Vous posséderez l'Italie :
Le nier, c'est une folie ;
Puisque les dieux vous l'ont prédit,
En douter, c'est être maudit.
Je vous vais dire quelque chose,
Car vous dire tout, je ne l'ose;
Si je pensois faire autrement,
Junon indubitablement,
Que je crains comme la tempête,
Me viendroit bien laver la tête ;
Puis les Parques l'ont défendu,
Desquelles je serois tondu :
Or vous savez que Parquerie
Entend fort mal la raillerie.
Je vous dis donc en premier lieu
(Je parle de la part de Dieu)
Que cette retraite promise
Est plus loin que votre chemise,
Et n'est pas un morceau bien prêt.
Vous en ferez pourtant l'acquêt ;
Mais, pour voir réussir l'affaire,
Vous aurez bien des tours à faire
Le long du bord Sicilien,
Et du pays Ausonien.
Et puis vous irez en personne
(Et que ceci ne vous étonne)
Dans un pays obscur et bas,
D'où quand on veut on ne sort pas:
C'est l'enfer (qu'il ne vous déplaise),
Mais vous en sortirez à l'aise,
Par le moyen d'un certain sort.
Vous irez aussi prendre port
Dans l'île dangereuse d\Ée,
Où demeure Circé la fée ;
Mais n'en ayez pas grand souci,
Et surtout écoutez ceci :
Quand vous aurez bien la migraine
De voir votre course si vainc,
Que vous serez tout confondu,
Et croirez que tout est perdu, N'allez pas vous rompre la tête, Ni vous tuer comme une bête, Ou vous pendre par désespoir; Car vraiment il feroit beau voir En un gibet le fils d'Anchise Avec une sale chemise :
Certes quand blanche elle seroit, Sans doute elle vous messiéroit1, Et quand on est là pour une heure, Toute sa vie on y demeure.
Quand donc vous aurez bien pleuré, Et serez bien désespéré, Ne jetez pas, mon cher Énée, Le manche après votre cognée.
Vos travaux sont là limités ; Et qu'ainsi ne soit, écoutez :
Quand sur les bords d'un petit fleuve, Qui la terre Italique abreuve, Dont bien bourbeuses sont les eaux, Vous trouverez trente pourceaux, Allaités d'une seule mère, Bénissez bien monsieur leur père, Qui sut faire tant de cochons; Regardez s'ils sont blancs et blonds, Comme leur mère est blanche et blonde, Car alors, en dépit du monde tt de tous les chiens d'envieux Que vous avez dedans les deux, C'est là que contre votre attente, Et vous, et votre troupe errante Guère moins que la nef Argo, Vivrez un long temps à gogo.
Et quant à manger votre assiette, Que cela ne vous inquiète, Puisque vous la digérerez, Alors que vous la mangerez ; Et, quand elle seroit plus dure, Le destin, qui de vous a cure, Comme Apollon porte-laurier, Vous tireront de ce bourbier.
* On laissait, au dix-septième siècle, les pendus accrochés au gibet. Ce passage de Scarron rappelle une anecdote bien connue racontée par Tallemant : « Les habitons de Saint-Maixent, en Poitou, quand le feu roi y passa, mirent une belle chemise blanche à un pendu qui èloit à leurs justices, à cause que c'étoit sur le chemin. » (Naïvetés et bons mots.)
Au reste, le long de la côte N'allez pas compter sans votre hôte, N'allez pas faire^e nigaud, Prenez-y garde, il y fait chaud :
Toute la contrée est Grégeoise, Par exemple, la gent Locroise, Qu'on appelle Naryciens, Et puis les Salentiniens, Sur qui commande Idoménée, Dont la haine est enracinée Contre le peuple Phrygien, Et le grand chef Mélihéen, Philoctète est dans Pétilie, * Où sa demeure est étahlie.
Étant échappé de ces lieux, Au grand Dieu qui régit les cieux Vous ferez un beau sacrifice Pour vous avoir été propice, Et voici ce que vous ferez Alors que vous sacrifierez :
Couvrez votre face d'un voile, Ou de taffetas ou de toile, Car il faudroit recommencer, Si vous alliez, sans y penser, Jeter les yeux sur un visage Qui fût d'une terre sauvage, Et qui n'eût pas le nez tourné Comme un homme à Pergame né.
Croyez ceci comme Évangile, Et n'allez pas faire l'habile, Intentant altération :
C'est un point de religion Particulier à tous les vôtres, Et qui n'est pas fait pour les autres. Après force dangers courus, Lorsque vous verrez Pelorus, Prenez le chemin de l'école, Et n'allez pas en tête folle Choisir le chemin le plus court :
En ce détroit-là, l'eau qui court Est bien pire que l'eau croupie.
Jadis Sicile et l'Hespérie N'étoient qu'un pays contigu, Et formoient un individu :
Mais, soit par le temps qui tout change, Ou par l'eau qui la terre mange, Ou bien par quelque tremblement, Ou plutôt je ne sais comment, Les deux terres se séparèrent, Les flots entre deux se fourrèrent, Et, depuis qu'ils s'y sont fourré*, Ils ne s'en sont point" retirés. Ce fameux détroit de Sicile Est gardé par Charybde et Scylle, ht ces deux Suisses du détroit, Sont l'un à gauche et l'autre à droit '. Charybde de son profond gouffre Gobe les flots couleur de soufre, Et puis trois fois les revomit Vers le ciel, lequel en frémit.
Scylle ne bouge de son antre, D'où l'eau sort, entre, ressort, rentre, TâchaDt d'attirer les nochers Dans les pointes de ses rochers; Elle a le museau de pucelle, Estomac à double mamelle, Le reste du corps loup marin, Et la queue ainsi qu'un dauphin.
Plutôt que de la voir en face, 11 faut que votre flotte fasse, r.ôtoyant Pachin, un grand tour :
Car dedans l'horrible séjour De cette donzelle marine Et de sa cohorte canine, Je me trompe, ou vous et vos gens Passeriez fort mal votre temps ; Et, si vous me croyez fidèle, Et que maître Apollon révèle A moi, son serviteur discret, L'art de deviner un secret, Je vous avertis, et pour cause, De tâcher, sur toute autre chose, D'apaiser la dame Junon, De célébrer partout son nom, Lui faire souvent sacrifice, Afin de la rendre propice :
Autrement tous vos vains efforts Vous lasseront l'âme et le corps,
* A droit s'est dit assez longtemps encore pour à droite. On le trouve même dan Boileau (satire IV, 1664).