LIVRE TROISIÈME
Et sans elle, dans votre affaire, Vous ne ferez que de l'eau claire.
Et, quand du bord Sicilien Vous gagnerez l'Italien, Au travers des flots pleins d'écume, Et que vous serez dedans Cume, Si vous me croyez, allez voir La Sibylle dans son manoir :
C'est une vieille, bien barbue, Mais de grande science imbue, Qui sait faire tourner le sas<, Et dont tout le monde fait cas.
Vous verrez sa sombre caverne Au milieu des lacs de l'Averne ; Elle n'en sort ni peu ni prou, Et vit comme un vrai loup-garou.
Alors que quelqu'un l'interroge Devant la porte de sa loge, Dessus des feuilles elle écrit Ce qu'elle apprend de cet esprit Qui lui révèle toutes choses.
Mais, devant que ces portes closes S'ouvrent avec grand vent et bruit, Si le suppliant, mal instruit, Ne lit ces feuilles arrangées, Aussitôt par le vent changées D'ordre et de situation, Tout se met en confusion ; Pour avoir été mal habile, Mal satisfait de la sibylle, Il s'en retourne aussi savant, Le nigaud, qu'il étoit devant.
Or vous^n'allez pas par foiblesse, Soit que votre troupe vous presse, Ou que le temps vous semble beau, Remonter dans voire vaisseau Auparavant que l'édentée Ait été par vous consultée :
Par ma foi, vous gâteriez tout.
C'est un démon, et haie au bout8.
Vous saurez, de fil en aiguille, De cetle vieille et docte fille Qu'on croit n'avoir plus que la voix,
Les noms des peuples et des rois
Qui font la nation latine.
Oui, cette sorcière divine
Vous dira comme il faut marcher
En tous vos desseins sans broncher;
Quelles gens vous feront la guerre
En cette bienheureuse terre,
Et comment, pour les bien frotter,
Vous aurez a vous comporter.
Allez, restaurateur de Troie,
Peu s'en faut que je n'en larmoie ;
Allez enter, homme de bien,
LeTroyen sur l'Italien,
Et que votre gloire immortelle
Monte jusqu'au ciel sans échelle. *
Le sage, ayant ainsi parlé, Dont j'eus l'esprit bien consolé, 11 me régala de l'épée Dont Polyxène fut frappée, Comme aussi du pot à pisser, Et de l'arbalète à chasser De Pyrrhus, de sa gibecière Et d'une belle coutelière Dont la gaîne était -de cuir neuf, Les manches d'un bel os de bœuf, Et les couteaux de fine trempe, D'un fer d'hallebarde sans hampe, Qui de rouille étoit vermoulu, Quoiqu'il fût tout frais émoulu ; D'excellente bière une tonne, Deux grands chaudrons faits à Dodone, La demi-dent d'un éléphant, Et des babioles d'enfant Pour divertir le fils Ascagne; Une poêle à griller châtaigne, Un trou-madame, un tourniquet, Un très-excellent perroquet, Dont minime étoit le plumage, Qui n'avoit ni voix ni ramage, Quoiqu'on l'eût instruit à grands soins, Et pourtant n'en pensoit pas moins.
Mon père eut les gants ou mitoufles, De Peleus et ses pantoufles,
* Voir notre note, page 95.
* Et quelque chose de plus. (Leroux.) Ou bien, qu'on ne peut surpasser, au delà duquel il n'y a rien.
Sa montre, son calendrier, Son cure-oreille et son braguier*, Un pourceau dressépour des trufles *; A mes compagnons de beaux buffles, Des vivres pour tous les vaisseaux, Des chevaux de selle très-beaux, Des rameurs à la riche taille, Et des pêcheurs d'huître à récaille.
Mon père Anchise, cependant, Esprit actif, esprit ardent, Fit apprêter notre équipage.
Chacun ayant plié bagage, Hélénus le prit à quartier, Et puis lui dit : « 0 vieux routier, Qui sais bien le pair et la praise 3, Qui jadis eus l'honneur et l'aise D'être caressé de Vénus, De patiner ses membres nus, Bref, d'avoir donzelle divine Pour légitime concubine; 0 toi, deux fois enveloppé, Mais aussi deux fois échappé Du sac qui désola Pergame, Et par le 1er et par la flamme, Fends si bien les humides flots, Et fais agir les matelots Avec tant d'art et diligence, Que ton fils de divine essence, Tes compatriotes et toi, Puissiez bientôt, en grand arroi*, Prendre terre dans l'ilespérie !
Mais il faut que Ta Seigneurie Ait grand soin de bien éviter,
Et côtoyer sans s'arrêter, La région qui nous regarde.
Au nom de Dieu, prends-y bien garde ; Prends terre de l'autre côté.
0 vieillard ! par la piété De ton iils mille fois illustre, Puisses.tu vivre au moins un lustre, Plus que l'âge de six-vingts ans, Sans gouttes et sans mal de dents, Sans mal de ventre ou de poitrine î Va, mon cher Anchise, chemine, Ou plutôt vole comme un dard.
Adieu, bonsoir, car il est tard.»
Andromaque, dame courtoise Autant qu'une dame françoisc, Voulut faire aussi ses présens, Très-riches à voir et plaisans :
D'un bonnet de nuit, de six coiffes, D'une serpe à faire des greffes, Mon bon père elle régala.
Au jeune Ascagne elle bailla Un casaquin d'étoffe fine :
C'étoit taffetas de la Chine, Bordé de serge de Beau vais 5, Et, quand il feroit le mauvais, Un pourpoint de toile piquée, Que cotte de maille appliquée Rendoit aussi dur qu'un plastron.
« Toi, dit-elle, dont fut patron Astyanax mon espérance, Qui valoit un Dauphin de France (Quand je jette les yeux sur toi, 11 me semble que je le voi :
* Bande de fer déliée, en forme de demi-cercle, pour arrêter les descentes d'intestins.
s Se disait alors aussi h' en que truffes.
3 Cette locution s'employait assez souvent chez les écrivains comiques ou familiers :
« J'entends et le pair et la prèze, »
dit le chevalier de l'industrie, dan la Désolai des filous, de-Chevalier (se. X), pour faire l'éloge de ses talents. Voir encore la Comédie des proverbes, III, 3. Néanmoins on ne la trouve pas dans les dictionnaires du temps ; mais il y en a une analogue, et du même sens, dans Cotgrave : « J'entends le pair et la couche, — I understand the m3tter throughly ; — je comprends la chose à fond. »
* Train, équipage. Le mot ne s'est conservé que dans son composé, désarroi. B La serge de Beauvais était une des plus célèbres parmi les serges communes.
Tour le taifetas de la Chine, voir le Dictionnaire du Commerce de Savary.