‹ Le Virgile travesti en vers burlesquesChapitre 51 sur 227 · LIVRE TROISIEME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIEME

Nous dîmes quelques oremus, Comme m'avoit dit Hélénus.

Puis après nous nous rembarquâmes, Et finalement nous quittâmes Le pays des Grées dangereux Pour nous, dévalisés par eux :

Nous vîmes le sein de ïarenlc, D'où l'inventeur de la courante1, Homme, certes, de grand esprit, Vint à Pergame et me l'apprit.

Le dieu qui porte une massue, Qu'on peint avec barbe toul'fuc, Est tenu pour Dieu gardien De ce canton Calabrien.

Là la manne est fort salutaire, Dont il se purge d'ordinaire.

Puis nous vîmes Lacinia ; Vis-à-vis d'icelle il y a Le fort de Caulon, et Squillace, Où le cœur de frayeur se glace De maint matelot étonné De voir son navire berné.

Puis après d'assez loin nous vîmes Etna, l'abîme des abîmes, Et nous ouïmes clairement La mer qui hurloit diablement.

Les flots, pleins d'écume et de rage, Se brisoient contre le rivage, Et le rivage résonnoit Des grands coups que l'eau lui donnoit. Tantôt, en montagnes cornues, Elle se levoit jusqu'aux nues (Peut-être qu'elle les mouilloit), Et tantôt elle se brouilloit Dans son centre avec son arène.

Mon père, d'une voix bautaine, Cria : * ÎN'est-ce point là le lieu Dont le saint prophète de Dieu, Ilélénus, le compatriote, A tant menacé notre flotte? Ah! ce Pcst, foi d'homme de bien, Ce l'est, ou je n'y connois rient

Tirons-nous vite de ce gouffre Il y put pour nous comme soufre.

11 y a danger d'abîmer, Si nous ne savons bien ramer • Damons donc de cul et de tète, Comme au fort de quelque tempête ; Et puis, que diroit-on de nous Si la mer nous avaloit tous, Et ce, par notre négligence?

Certes, j en rougis quand j'y pense, Et j'en rougis d'autant plus fort, Quand on est noyé, qu'on est mort, Quand on est mort, qu'on ne voit goût le, Malheur que surtout je redoute, Car, quand on ne voit goutte, on est Craquignolé par qui vous plaît.

Encore un coup donc, je vous prie, Hamons, et ramons de furie. »

Palinurc, après ce sermon, A gauche tourna son timon ; Les autres patrons l'imitèrent, A gauche comme lui voltèrent 2, Et tirent tout ainsi qu'il fit, Dont certes fort bien leur en prit.

Trois fois la mer, enflant ses vagues, Lors autant à craindre que dagues, Vers les cieux nos vaisseaux poussa, Et par trois fois les enfonça Vers le plus profond de son onde, Que nous sondâmes lors sans sonde; Ou, pour dire la chose mieux, Trois fois nous porta dans les cieux, Et trois fois chez les noires ombres Qu'on appelle royaumes sombres Dans les vers c'est aller par haut Que mettre le froid et le chaud, Le ciel, l'enfer, l'air et la terre, L'eau, le feu, la paix et la guerre Rimeur qui sait antithéser Est ravi quand il peut user Ab hoc et ab liac d'antithèse : Ceci soit dit par parenthèse ;

« C'était la danse préférée de Louis XIV. Elle devait son nom aux nombreux mouvements d'allée et de venue dont elle était remplie. (Voir Bonnet, HisU gén. de la danse.)

2 Tournèrent. On dit encore aujourd'hui faire volte-face.

LE VIRGILE TIIAVESTI.

Aussi rimeur antithésant Est glorieux et suffisant, Et pour bien peu devient fou d'aise Quand il en fait bonne ou mauvaise; Et tel est, fût-il indigent, Oui refuseroit de l'argent Plutôt qu'omettre une antithèse, Le tirât-elle hors de sa thèse1.

Mais retournons à nos moutons2, grande reine ! et racontons Qu'après que la mer irritée Eut mainte planète humectée Et maint gros caillou fait rouler, Comme maint gros écueil hurler, Lassés, si janlais nous le fûmes, Quelque relâche enfin nous eûmes Des vents, peut-être aussi lassés, Par lesquels nous fûmes laissés Fort ignorans de notre route, Et, qui pis est, ne voyant goutte, Le long d'un rivage habité Par gens remplis de cruauté, Les Gyclopes, race revêche Et fort friands de la chair fraîche.

Cette plage a pourtant un port Qui n'est pas de mauvais abord, Assez à couvert de l'orage, Mais fâcheux pour le voisinage D'Etna, le soupirail d'enfer, Qui fait tout le monde étouffer, Quand d'une odeur de poix résine Il emplit la terre voisine ; Et souvent, ce qui n'est pas jeu, D'une grosse grêle de feu Cet Etna rote mousquetades, Fait entendre des pétarades

Capables d'assourdir les gens, s'ils ne sont assez diligens De se tirer loin de l'orage, Et plier vitement bagage Pour éloigner ce trou maudit, D'où sortent, à ce qu'on m'a dit, Dos quartiers de roches fondues, 1)<'S cendres partout épandues, i'otrets et fagots allumés, Et brandons antiparfumés.

L'on m'a raconté qu'Encelade, Pour avoir planté l'escalade Contre le palais azuré, Est sous ce mont claquemuré; Et, quand ce vaste corps soupire, Et de gauche à droit se revirc, Que la Sicile horriblement Tremble jusqu'en son fondement, Et que c'est alors qu'il sanglote, Que le mont coups de foudre rote Et tire des coups de canon.

Si cette histoire est vraie ou non, Elle ci t toujours bien inventée; C'est ainsi qu'on me l'a contée.

Là nous passâmes dans les bois Une nuit qui passa pour trois, Tant elle nous fut ennuyeuse :

One tempête furieuse Faisoit la forêt retentir, Et tous nos vieillards cmeutir.

Aux hurlemens que nous ouïmes Qu'Etna poussoit de ses abîmes, Nous nous crûmes tous pris sans vert.

Pas un volet n'étoit ouvert Dans le ciel, et pas une étoile N'étoit cette nuit-là sans voile ;

* Si nous ne savions que Scarron écrivait ceci en 1649, qui ne croirait qu'il s'adresse à tel poète de nos jours, dont il est inutile de dire le nom? Du reste, l'antithèse était aussi de grand usage dans la littérature du temps de Richelieu et de Mazarin : Scudéry, Saint-Amand, Cyrano, etc., etc., sans parler de Corneille, y recouraient souvent. Mais il est fâcheux qu'une leçon de goût soit donnée en pareil style, qui autorise à retourner la leçon à l'auteur.

* Proverbe tiré de la farce de Patelin, dans laquelle le marchand Guillaume, plaidant contre le berger Agnelet pour des moutons qu'on lui a volés, s'interrompt souvent pour parler d'une pièce de drap qui lui a été dérobée par l'avocat de sa partie, de sorte que le juge est obligé de lui crier plusieurs fois de revenir à ses moutons.

Page 1