‹ Le Virgile travesti en vers burlesquesChapitre 52 sur 227 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

Pas la moindre lune dans l'air, Au ciel tout obscur, et rien clair.

Cependant, malgré la nuit sombre, De gros hrandons qui perçoient l'ombre Nous iaisoient voir clair à minuit.

Je ne vous dirai rien du bruit, Mais bien que jamais en ma vie De dormir je n'eus moins envie.

L'aurore vint le lendemain, *Et rendit le temps plus humain, Couvrant la terre de ses larmes (Pour parler langage de carmes1); Lors sortit d'un bois éloigné Un portrait fort mal desseigné * Et d'une méchante manière, Épouvantail de chenevière, Et qui n'avoit rien sur sa peau, Qu'en quelquesendroitsunlambeau, Où mainte épine étoit tissue ; La peau contre les os cousue, Pâle, sec et défiguré, Comme un corps de terre tiré.

Par ses longs cheveux et sa barbe, Et par le reste de son garbe, 11 fut de nous Grec reconnu, Jadis avec les siens venu A la destruction des nôtres.

Voyant qu'il nous prenoit pour d'autres, Et que nous étions Phrygiens, 11 s'écria : «J'en tiens, j'en tiens,»

Et voulut retourner arrière; Mais, suivant sa route première, Il vint en tremblant devant nous, Et, se mettant à deux genoux, 11 nous dit d'une voix cassée, D'un débile estomac poussée, Ces tristes mots en son patois :

« 0 Troyens nobles et courtois, Par les puissances souveraines,

Par vos parrains, par vos marraines, Par ce que vous avez de cher, Épargnez, de grâce, ma chair.

Il est vrai, ma race est Grégeoise :

Si c'est assez pour avoir noise Avec vous, aux Grecs courroucés, Dépecez mon corps, dépecez; De bon cœur je vous l'abandonne, Et veux que Dieu vous le pardonne.

Je vous serai trop obligé De n'être pas tout vif mangé, Car, hélas ! en cette île étrange, Même sans sel les gens on mange.»

11 nous dit ces mots en pleurant, Serrant mes genoux, m'adorant.

Je lui dis qu'il eût bon courage, Qu'il nous déclarât son village, Son nom, sa fortune, et par où, Pour faire ainsi le loup-garou, Il se trouvoit dans la Sicile.

Mon père, dont l'âme est civile Autant que celle d'un trompeur, L'exhorta de n'avoir point peur.

Et dit qu'on lui donnât à boire, Du pain, du fromage, une poire.

A ces mots, le pauvre étranger Fut vu visiblement changer, Et reprendre un peu son visage Et puis il nous tint ce langage, Sur son chapeau jouant des doigts « C'est bien là ce que j'attendois i,e nation si généreuse, Qui devroit être plus heujreuse.

Or, messieurs, pour vous obéir, Je ne veux mon pays trahir, Ni mon nom, ni mon origine, M'en dussiez-vous faire la mine.

Je suis d'Ithaque en Ithaquois, Sujet d'Ulysse le Narquois3,

1 De vers, langage poétique (du latin carmen) :

Toi... dont la main pousse-rabot, Carmes dessus carmes entasse.

Scàrron, Ode à Maître Adam.

2 Dessiné.

3 Narquois, aujourd'hui restreint au sens de goguenard, se disait alors pour fourbe, rusé:

Maint vieux chat, lin, subtil et narquois, a dit la Fontaine.

Un des chefs du peuple d'Aulide.

Pour mon nom, c'est Achéménide; Mon père, Adamaste, un vieillard Qui n'eut jamais vaillant un liard, Et pourtant est bien gentilhomme.

Je ne pus pas me sauver, comme Mes compagnons plus fins que moi, Qui me laissèrent, plein d'émoi, Chez le Cyclope anthropophage, Un grand vilain pour tout potage, Qui d'un homme fait un morceau, Et s'enivre comme un pourceau. Il étoit ivre quand mon maître, Qui tient toujours un peu du traître, Lui fit un assez mauvais tour, Le privant pour jamais du jour.

Or, pour revenir à ce diable, En son manoir épouvantable On ne voit que sang répandu.

Il n'avoit qu'un œil, le pendu, Mais cet œil n'est plus dans sa tête, Dont jour et nuit il se tempête.

C'est un barbare sans pitié, Qui ne sait que c'est qu'amitié :

Quoiqu'il ait bien longue la face, Dont il fait très-laide grimace, Elle tient de celle d'un ours ; Il ne rit point, gronde toujours.

Ce désolateur de campagne Est aussi grand qu'une montagne, Gourmand, si jamais il en fut, A qui toujours l'haleine put.

Je l'ai vu, cet épouvantable, Prendre un mien ami par le râble, Et le croquer comme un lardon, Et puis, Dieu me fasse pardon!

Prendre un autre sien camarade, Et, lui donnant une froissade Contre le roc du sang enduit, Comme l'autre sans être cuit Le gober, en huître à l'écaillé, Os, chair, tripes, boudins, entraille.

J'ai vu le sang se répandant, A ce grand diable à la grand'dent, Le long de sa sale mâchoire, De sang figé rougeâtrc et noire ; J'ai vu des membres palpiter, Et dans sa bouche s'agiter Tandis qu'il les mangeoit encore :

Il ne mange pas, il dévore, Et le fait tant avidement, Qu'il s'engoue* ordinairement. * Ulysse, afflige du carnage Que faisoit cet anthropophage, Ce maître avaleur de pois gris2, Reprend à la fin ses esprits :

Il fait si bien, qu'il apprivoise Cette nature rabajoise5, Lui fait boire du vin sans eau, Non pas pour un simple tonneau, Mais le second et le troisième, Si bien que le grand Polyphème, Buvant à tire-larigot, Après maint hoquet et maint rot, Se mit tant de vin dans la tète, Qu'à la fin cette grosse bête S'endormit, qu'il n'en pouvoitplus.

Lors il fut de son œil perclus, Aussi grand qu'une table ronde, Au bonheur de tout notre monde, Excepté de moi malheureux, Qui ne pus me sauver comme eux.

Mais qu'attendez-vous davantage?

Quittez ce dangereux rivage; Si vous aimez bien votre peau, Cherchez votre salut dans l'eau.

Ce vilain a plus de cent frères, Qui certes ne lui cèdent guères, Tous bien buvans et bien maugeans.

Comme lui dévorans les gens ; S'il faut qu'ils sentent la chair fraîche, Il n'est homme qui vous empêche D'être croqués en un clin d'œil, Dont certes je mourrois de deuil.

* S'embarrasse le gosier : c'est le sens littéral.

2 Glouton, coureur de franches lippues.

3 Rabot-joie, s'écrivant alors rabajois (nous avons vu plus haut : le plus vaillant des Grégeois, Diomède, ce rabajois), pouvait ainsi se mettre au féminin.

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